De Zambrano à Nussbaum
Le retour du poète dans la Cité du savoir
Daniel Gaumond
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/12/05

De l’anarchisme au féminisme : la pensée dans son contexte

Bien qu’elles soient issues de contexte manifestement différent, Maria Zambrano (1904-1991) étant une figure intellectuelle anarcho-socialiste au sein du « Groupe des 36 » durant la Guerre civile espagnole, et Martha Nussbaum (1947- ), une féministe militante et activiste du droit animal jusqu’à ce jour, ces deux philosophes se rejoignent dans leur vision sur la littérature et la philosophie. Élève de José Ortega y Gasset, Zambrano devient professeur de métaphysique à l’Université de Madrid avant de réaliser les limites intrinsèques à sa propre discipline, à savoir l’incapacité de connaitre et d’exprimer en dehors d’un système de pensée. Dans son ouvrage Philosophie et poésie (1940), elle affirme que « poésie et pensée nous apparaissent comme deux formes insuffisantes, nous semblent être deux moitiés de l’homme » (Zambrano 1939, 15), d’où ressort pour elle la nécessité de les concilier.

De son côté, Nussbaum, professeure à l’Université de Chicago et spécialiste en philosophie antique, déplore la limite que s’impose à elle-même la philosophie, de même que la psychologie, lorsqu’elle s’engage dans une « connaissance de soi » (self-knowledge). En d’autres mots, l’auteure américaine s’oppose à l’approche intellectualiste opérée envers soi-même, notamment pour connaitre et juger de ses propres émotions. « Pour Nussbaum, on trouve dans la littérature une expression complexe et ouverte du dilemme éthique là où l’enquête qualitative que construit la psychologie morale demeure relativement fermée. » (Pierron 2015, 110). Dans son essai, Love’s Knowledge (1992), elle s’intéresse principalement à l’apport de la littérature dans la compréhension des conduites humaines à partir des œuvres de Proust.

Du déchirement à la distanciation : la philosophie comme un savoir abrupte

En premier lieu, les deux auteures considèrent la philosophie comme une discipline limitée dans son accès au savoir. Selon Zambrano, la philosophie, tout comme la poésie, débute par un étonnement, par une sorte d’émerveillement devant l’ampleur du monde. Toutefois, si le poète ne s’en tient qu’à cet état d’admiration, le philosophe, quant à lui, se dépêche d’en sortir pour ériger un principe qui en constituerait l’explication. Autrement dit, le philosophe s’arrache de son état d’étonnement pour parvenir à trouver une unité qui rendrait compte de toute cette multiplicité : « la philosophie est une extase qu’un déchirement fait échouer. » (Zambrano 1939, 19) Ainsi, la force à l’origine de la philosophie serait une sorte de violence, comme on le retrouve dans l’Allégorie de la Caverne de Platon, où le prisonnier doit d’abord briser ses chaines pour aller voir par-delà les représentations, pour ensuite subir la colère de ceux encore plongés dans l’ignorance. De plus, l’unité au cœur d’un système philosophique ne prend plus en compte la multiplicité et écarte toute connaissance qui ne lui est pas conforme. Son discours devient dès lors très limité, articulé entièrement en termes d’universalité et de nécessité, et ne peut plus sur prononcer sur le particulier ni le contingent, dont les affects humains : « traditional philosophy, centered on the logos, reason, and the words, errs in eschewing the emotions, especially love. » (Johnson 1996, 217)

Cette limite quant à la connaissance des émotions se retrouve également au centre de la thèse de Nussbaum. Selon la philosophie traditionnelle, les désirs et les sentiments corrompent la connaissance de soi (self-deception), puisqu’on ne peut générer un savoir objectif à partir de notre subjectivité, étant nous-mêmes engagé auprès de notre objet d’étude. « What is more, feelings can easily impede that search, either by distracting the searching intellect or, still worse, by distorting its view of the world. » (Nussbaum 1992, 12) Afin de se connaitre soi-même (self-knowledge), la raison opère un détachement de soi pour juger de ses propres conditions et procède à une analyse et un classement de ses passions. Cette approche intellectualiste, qui consiste à faire un simple calcul coûts-bénéfices de ses sentiments, donne peut-être l’illusion au penseur qu’il est en connaissance de ses affects, mais l’empêche toutefois, conditionné par son habitude – le mécanisme de défense de la raison –, de prendre en compte la gravité de la perte, en prétendant qu’elle sera compensée par une quantité suffisante d’autres biens. Pour illustrer son point de vue, Martha Nussbaum se réfère à l’exemple de Marcel, le personnage de Proust, qui, après l’examen froid et détaché de ses sentiments, en vient à la conclusion qu’il n’aime plus Albertine, jusqu’au moment où il apprend sa mort et réalise, par la perte occasionnée, qu’il en est fou amoureux. Finalement, la philosophe conteste l’idée qu’il faut se détacher de soi-même pour apprendre à se connaitre, car cela revient à dire, paradoxalement, que pour connaitre l’amour, il ne faut pas être amoureux.

De l’étonnement à l’impression cataleptique : l’immédiateté comme un savoir pratique

En deuxième lieu, ces penseuses favorisent une approche philosophique qui tient compte de l’immédiateté, c’est-à-dire de la connaissance brute et non systématisée qui se révèle directement à soi. Pour Zambrano, la figure du poète, à l’inverse du philosophe, correspond à celui qui demeure dans son état d’étonnement sans se faire violence. Ainsi, il reste pris dans ce qui est présent et immédiat, sans chercher à en faire un système. Tandis que le philosophe cherche l’unité derrière la multiplicité, le poète, lui, s’attarde au particulier, comme à cette feuille ou à cette rivière, sans aller au-delà des apparences qui se présentent à lui. De cette manière, la poésie ne consiste pas une enquête, puisque l’unité à laquelle elle aspire, contrairement à la philosophie, lui est déjà donnée dans la pluralité du monde. « Le philosophe veut l’un, parce qu’il veut tout (…). Et le poète, à proprement parler, ne veut pas tout, parce qu’il craint que dans ce tout ne se retrouve plus, en effet, chacune des choses et ses nuances. » (Zambrano 1939, 28) Enfin, l’état d’étonnement dans lequel le poète est plongé lui permet de connaitre non seulement l’immédiateté des choses qui s’offrent à lui, comme les émotions et les sensations, mais aussi celles des choses qui n’existent pas, comme les rêves et l’imagination. Bref, la poésie s’aventure plus loin que la philosophie, car elle ne se bute pas à la limite du réel et de la non-contradiction ; elle ne craint pas le néant.

De son côté, Martha Nussbaum cherche à réintroduire l’émotion, et plus particulièrement l’impression forte et immédiate de l’émotion, dans le champ de la connaissance. Cette spécialiste de la Grèce antique emprunte aux stoïciens la notion du « savoir cataleptique », qui consiste à une connaissance si claire et si distincte à l’esprit qu’elle provoque une certitude immédiate chez le penseur, pour y articuler celle d’une « impression cataleptique », qui consiste à une impression si forte sur l’âme qu’elle produit une connaissance instantanée. En d’autres mots, l’intensité d’une émotion peut mener, à son tour, à une certitude indubitable. (Morizot 2017) Lorsqu’il s’agit de se connaitre soi-même, une impression aussi forte que la souffrance, liée à une perte ou à un chagrin inconsolable, supplante l’intellectualisme de la raison et ses mécanismes de défense, comme l’habitude et le détachement, en provoquant une immense détresse chez le penseur, qui ne saurait être rationnalisée par un simple calcul coûts-bénéfices. À l’annonce de la mort de sa bien-aimée, Marcel réalise immédiatement son amour pour Albertine, alors qu’il en doutait encore une seconde auparavant, en raison du désarroi que cette nouvelle lui apporte. En effet, c’est que la nature de cette impression a quelque chose de si unique et de si distinct qu’elle ne saurait être ignorée par l’esprit : « cataleptic knowledge, like any other break in the walls of habit, has the feeling of eternity, of the whole of a life; mysterious and momentary, instantaneous yet forever, “hard, glittering, strange”, with the precipitous finality of death. » (Nussbaum 1992, 283) En bref, l’immédiateté d’une connaissance, issue de l’étonnement ou d’une forte impression, constitue un savoir pratique et même parfois, un savoir indubitable.

De la raison poétique à la narration romanesque : la littérature comme principe de connaissance

En dernier lieu, Zambrano et Nussbaum placent le point de départ de l’enquête philosophique à l’intérieur de la littérature. D’abord, la philosophe espagnole met en évidence le recours au mythe poétique dans la pensée antique, et particulièrement chez Platon, lorsque la dialectique et la démonstration semblent épuisées. En effet, la littérature prend le relai là où la philosophie ne peut s’avancer, contrainte de demeurer dans son système, comme le prouvent les mythes platoniciens du Démiurge et de la création de l’Univers (Timée) ou le mythe de la naissance d’Eros (Le Banquet). Ainsi, « Socrate (…) et Platon avec sa philosophie, semblent suggérer qu’une pensée pure, sans mélange poétique d’aucune sorte, n’en était qu’à ses débuts. » (Zambrano 1939, 24) À partir de l’idée que la philosophie et la littérature sont incomplètes l’une sans l’autre, Zambrano concilie leurs deux approches à l’intérieur d’un nouveau principe de connaissance qu’elle articule de raison poétique (razon poética). Processus en deux étapes, la raison poétique consiste d’abord, comme son nom l’indique, à une raison, c’est-à-dire qu’elle extrait des concepts à partir de l’abstraction et, par le fait même, d’une certaine violence envers elle-même, mais pour ensuite les communiquer, non pas sous forme de systèmes et de principes, mais à travers une poésie qui s’incarne dans l’expérience du philosophe. Cette raison poétique permettrait de créer un savoir « actif » et vivant par l’entremise de l’expérience humaine. (Lind 2012)

Quant à Nussbaum, elle soutient que l’enquête philosophique débute par la littérature, notamment à travers la narration romanesque. Selon la philosophe américaine, la narration permet de transmettre une pluralité de points vue et maintient, contrairement à la synthèse déductive, le discours philosophique ouvert. En effet, ce que le concept généralise ou abstrait, la littérature le saisit dans sa complexité et dans ses nuances. De cette manière, le style littéraire renvoie à une vision du monde propre à l’auteur, que l’on analyse par la raison comme par l’émotion, ce qui ouvre la voie à une philosophie de l’imagination. « C’est la raison pour laquelle il s’agit plutôt de philosophie du symbole et de la métaphore, c’est-à-dire d’un travail discipliné de l’imagination, régulé par la médiation de la langue, du récit et de la culture. » (Pierron 2015, 111) Comme l’expérience chez Zambrano, la connaissance selon Nussbaum se communique, non pas à travers un système de pensée, mais par le recours à l’exemple dans la narration, qui met en scène des situations et des descriptions à grande portée philosophique et morale.

De la littérature à la politique : vers une prise en compte du particulier

En conclusion, Maria Zambrano, philosophe et essayiste espagnole du 20e siècle, et Martha Zambrano, philosophe et militante féministe du 21e siècle, partagent une conception similaire du rapport entre la littérature et la philosophie, à savoir que la connaissance n’est possible que par la jonction de ces deux disciplines en une même, ce qui résulte à une raison poétique pour Zambrano et à une philosophie de l’imagination pour Nussbaum. Enfin, l’entreprise philosophique de ces intellectuelles s’inscrit à l’intérieur d’une visée politique. Pour Zambrano, une philosophie de la contingence permet de prendre en compte la particularité et la complexité des différents problèmes mondiaux. Pour Nussbaum, une philosophie de l’émotion permet d’adopter un point de vue impartial et d’imaginer le sort d’autrui à travers différents enjeux. Sans aucun doute, l’œuvre de ces deux femmes annonce le retour du poète dans la Cité du savoir…

Johnson, Roberta. 1996. « María Zambrano’s Theory of Literature as Knowledge and Contingency » 79 (2):215‑21.

Lind, Julie Mann. 2012. « (Dis)embodiment: María Zambrano Writes Philosophy » 38 (2):69‑78.

Morizot, Jacques. 2017. « Quelques variations sur la philosophie et la connaissance ‬littéraire », nᵒ 3:125‑45.

Nussbaum, Martha. 1992. « Love’s Knowledge », 261‑85.

Pierron, Jean-Philippe. 2015. « Imaginer plus pour agir mieux. L’imagination en morale chez Carol Gilligan, Martha Nussbaum et Paul Ricoeur » 10 (3):101‑21.

Zambrano, Maria. 1939. « Pensée et poésie », 15‑33.