Plantes des bords de routes et des terre-pleins : envahissantes ou invisibles ?
Comment percevons-nous les plantes des bords de routes? C’est à partir d’une expérience personnelle ancrée dans une perspective géopoétique que cet article tente de répondre à la question, en mobilisant une réflexion sur l’aveuglement au végétal et sur l’altérité menaçante. Il s’agit en fin de compte de s’interroger sur la manière de franchir le seuil d’intimité avec les plantes.
How do we perceive roadside plants? It is from a personal experience rooted in geopoetic perspective that this article tries to answer the question, mobilizing a reflexion on vegetal blindness and threatening otherness. Finally, its aims to wonder how to cross the “threshold of intimacy” with plants.
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Plantes des bords de routes et des terre-pleins: envahissantes ou invisibles ?

Au cours de l’été 2020, j’ai beaucoup roulé à travers le Québec. Chaque fin de semaine  je prenais une route différente: la 40, la 10, la 20, la 50. Tout en me réjouissant à l’idée de retrouver les ami·e·s disséminé·e·s à travers la province après l’isolement dans lequel la pandémie nous avait englués, je guettais les bords de routes, je prenais des notes – mentales. Je préparais l’intervention promise pour le colloque sur la route et ses bas-côtés.

Fin juillet. Je scrute les épilobes, qui forment de grandes taches mauves sur les talus. Serrées les unes contre les autres, elles façonnent des trouées de douceur parmi les épinettes.

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Un peu plus tard, vers la mi-août, le regard à l’affût des talles, je repère de loin les verges d’or. Les solidagos jettent des lumières jaunes des deux côtés de la route. Je plonge avec délice dans les amas de couleur. Les souvenirs de l’atelier consacré à cette plante me reviennent un à un, les heures passées à les ramasser, à les sécher, à caresser les minuscules fleurs ébouriffées.

Domingo disait : « La solidago canadensis est une plante indigène, ignorée la plupart du temps, alors qu’elle est riche en tanins, en couleurs, en vivacité, et qu’elle possède des vertus médicinales. » C’est aussi un matériau poétique étonnant, presque magique, comme le montrera le carnet collectif réalisé autour de cette espèce végétale(Gurrie, Martel, et Bouvet 2009).

Connaître une plante ne va pas de soi. Il faut d’abord s’en approcher, apprendre à l’identifier, à la nommer, mais aussi la sentir, la toucher, la contempler, la malaxer, la goûter, parfois. Comme une langue étrangère devenue audible au fil du temps, la solidago capte désormais mon attention sans que je m’en aperçoive.

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Sur les bas-côtés j’aperçois des quenouilles, mais il est trop tard pour s’arrêter. J’attendrai encore un peu pour en récolter. L’hiver dernier j’ai appris à faire de la vannerie avec les feuilles de quenouille, en prévision de l’atelier géopoétique que nous devions organiser. Peut-être pourrais-je faire des expérimentations en attendant l’atelier, qui a dû être reporté? Comme tous mes déplacements suivants se font au rythme des massettes, je réalise rapidement à quel point le nombre de quenouilles le long des autoroutes est effarant. Comment se fait-il que je ne les ai pas vues pendant toutes ces années?

Si j’ai autant de difficultés à percevoir les plantes sauvages d’ici, c’est parce que je les ai découvertes sur le tard. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de pouvoir les identifier. Celles que je connais sont celles qui me ramènent à mon enfance en Bretagne, aux virées équipées de bottes dans les fossés et aux escalades de talus : genêts, ajoncs, marguerites, bruyère, coquelicots, digitales. Toutes ces fleurs dont je sens encore l’odeur un peu acide sur mes doigts au moment de les cueillir et que je retrouve avec grand plaisir quand je circule sur les routes de la presqu’île. Denise Le Dantec a consacré un chapitre complet à ces plantes des bords de routes dans son Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes(Le Dantec 2000). Étant une des rares poètes-botanistes, c’est aussi l’une des rares personnes à s’intéresser autant aux plantes des fossés qu’aux plantes médicinales. Son regard de poète lui permet d’aller au-delà des catégories scientifiques et de porter attention aux milieux souvent ignorés.

Sur l’autoroute, on n’a pas le droit de s’arrêter, sauf en cas d’urgence, alors on voit les plantes à 100 km/h. À cette vitesse, on ne capte pas le détail, on avale le paysage à grands traits, en suivant le rythme des pensées qui nous traversent. Si on ne connaît pas les espèces végétales, si on n’a pas une expérience collatérale nous ayant permis de les voir de près, on passe sans les voir. Ce que j’ai fait pendant de longues années, l’attention rivée sur les panneaux de signalisation ou sur la circulation, détournée par moments vers les carcasses d’animaux morts le long de la route. Vues de loin, comme des amas indifférenciés, les plantes rythment le paysage des bas-côtés de l’autoroute et des terre-pleins mais elles semblent surtout envahissantes.

Entre le moment où j’ai soumis un titre pour cette intervention (« Plantes des bords de routes et des terre-pleins : envahissantes ou invisibles ? ») et la tenue du colloque proprement dit, plusieurs mois se sont écoulés. Quand on m’a finalement annoncé que la table ronde à laquelle je participais porterait sur l’inquiétante étrangeté des bords de route, j’ai réalisé que le qualificatif « envahissante » l’avait emporté. Les plantes étaient tellement invisibles que même le mot « invisibilité » avait disparu. L’image qui me vient spontanément à l’esprit quand je pense au bord des routes, c’est celle de la phragmite, ces grandes tiges surmontées d’une espèce de plumeau qui envahissent les espaces inhabités et qui délogent toutes les autres espèces sur leur passage. Impossible d’arrêter leur avancée. La prolifération des herbes folles a quelque chose d’insidieux, d’incontrôlable, de menaçant. Une version botanique d’un imaginaire de la fin. Mais d’où vient cette peur d’être envahis, étouffés par les plantes qui semblent attendre le moment de se venger du sort que l’humanité leur a fait subir?

Dans son Éloge des vagabondes, Gilles Clément suggère d’apprendre à vivre avec les plantes envahissantes plutôt que de les voir comme des ennemies(Clément 2002). J’irai plus loin en disant qu’il faut apprendre à vivre avec toutes les plantes, à les regarder, pour pouvoir les sortir de la gangue d’invisibilité dans laquelle on les maintient – et dans laquelle elles se terrent. Vue de loin, l’altérité – de manière générale – est d’abord perçue comme menaçante, surtout quand elle s’installe aux frontières de notre espace, un espace asphalté, bien délimité – la route –, quand elle sort de nulle part, comme une foule de plus en plus nombreuse. Un réflexe similaire à celui qui se manifeste devant les étrangers, les migrants, les réfugiés, vus comme une menace, considérés non pas comme des individus à part entière mais comme éléments d’un groupe dont le nombre affole, d’une foule indifférenciée dont les rangs ne cessent de grossir, et qui sont d’ailleurs souvent assimilés aux mauvaises herbes.

Le bord des routes est un paysage en mouvement(Desportes 2005) : il se construit au rythme de la voiture avançant sur l’asphalte, il se transforme continuellement au fil des saisons puisque chaque espèce germe, fleurit et finit par aoûter à un moment différent (et pas forcément au mois d’août). C’est un paysage dont les formes, les couleurs et les odeurs, captées de loin au cours d’une trajectoire rectiligne et ininterrompue, induisent un état méditatif. Les plantes se mêlent aux pensées, aux rêveries, aux souvenirs ou aux projets. Sans doute faut-il dépasser un certain seuil d’intimité[^1 La notion de seuil d’intimité a été élaborée par Jean-Pascal Bilodeau au cours des nombreux échanges que nous avons eus au sujet de l’altérité. Je tiens à exprimer ici toute ma reconnaissance, ainsi que mes remerciements pour sa révision de l’article. S’interroger sur les rapports entre altérité et intimité engage une posture très différente de celle prise par de nombreux penseurs, qui envisagent l’altérité au regard de l’identité.] avec l’altérité végétale pour considérer ces êtres vivants comme des alliés plutôt que comme des ennemis.

Pourquoi sont-elles absentes de la littérature, les solidagos, les épilobes, les quenouilles, les phragmites? Simplement parce que ce sont des fleurs sauvages, qui ne sont d’aucune utilité et qui ne correspondent pas aux codes esthétiques en vigueur, qui peinent à trouver leur place dans les jardins? Si, comme le soutient Francis Hallé(Hallé 2004), nous sommes généralement aveugles au végétal, n’est-ce pas encore plus manifeste avec les vagabondes des bords des routes et des terre-pleins?

Ce qui est ironique, c’est que même les ouvrages se donnant pour tâche de répertorier les plantes sauvages des bords de routes, comme A Field Guide to Roadside Wildflowers at Full Speed(Helzer, s. d.) de Chris Helzer, reconduisent eux aussi une certaine forme d’aveuglement. Si l’auteur semble bien connaître la vingtaine d’espèces poussant dans les plaines du centre de l’Amérique du Nord (Kansas, Nebraska, Iowa, Dakota du sud, etc.), dont il présente les noms savants et communs ainsi que les principales caractéristiques, en revanche les photos ne permettent pas la reconnaissance des plantes; on pourrait même affirmer qu’elles servent à créer un « effet d’invisibilité ». Manifestement prises à une vitesse élevée par la fenêtre d’une voiture, elles ne laissent apercevoir que des taches floues et ne permettent en aucune façon de distinguer des formes. Ce qui rend les fleurs littéralement « invisibles » pour le lecteur ou la lectrice. Bien évidemment, ces clichés ne correspondent pas à la perception visuelle puisque l’œil est capable d’identifier les plantes de loin – une fois qu’il a appris à les reconnaitre – même à une vitesse de 100k/h. Ce que rappelle à sa manière ce décalage entre la photographie et le texte informatif, entre la perception visuelle et l’expression artistique, c’est l’effet d’aveuglement entraîné par la construction d’un paysage en mouvement, doublé d’une méconnaissance des espèces sauvages.

Pour ne pas le reconduire indéfiniment, un certain nombre de gestes s’imposent : arrêter la voiture, marcher parmi les fleurs sauvages, s’en approcher, les observer attentivement. De cette manière, il devient possible de franchir le seuil d’intimité avec le végétal et de combler le fossé qui sépare la plante de l’humain.

Bibliographie

Clément, Gilles. 2002. Éloge des vagabondes: herbes, arbres et fleurs à la conquête du monde. Paris: NIL.

Desportes, Marc. 2005. Paysages en mouvement. Transports et perception de l’espace XVIIIe-XXe siècle. Paris: Gallimard.

Gurrie, Kathleen, Xavier Martel, et Rachel Bouvet. 2009. Derrière l’écorce. Carnets de navigation 8. Montréal: La Traversée-Atelier de géopoétique.

Hallé, Francis. 2004. Éloge de la plante. Pour une nouvelle biologie. Paris: Seuil.

Le Dantec, Denise. 2000. Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes. Paris: Bartillat.