Dynamiques de marché du livre numérique au Québec
Patrick Chartrand
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/10/24

Introduction

Doctorante en études littéraires, Joanie Grenier s’intéresse notamment à l’entrée du Québec dans le marché du livre numérique depuis 2008 et, ce faisant, aux problématiques d’espace et de circulation des fichiers dans les environnements électroniques et virtuels. C’est que les structures traditionnelles de diffusion et de distribution sont dorénavant contraintes de s’adapter aux nouvelles réalités technologiques, culturelles et économiques. Dans le cadre de cet article, elle tente alors de porter un regard critique sur les enjeux de la pratique éditoriale actuelle, notamment quant à la circulation des livres numériques entre les maisons d’édition et le grand public, en s’appuyant sur le cas du Québec.

Développement

Compte rendu

Proposant un regard actuel sur le marché du livre numérique au Québec, Joanie Grenier présente en première partie de son article quelques-unes des conditions technologiques qui contribuent progressivement à l’essor d’un nouveau modèle de diffusion de l’information. C’est que les technologies numériques qui s’instituent de plus en plus changent le processus de distributions des livres : il y a alors une plus grande liberté de publication pour les auteurs et éditeurs ainsi qu’une refonte des rôles traditionnels au sein de la chaine éditoriale. Par exemple, le libraire occupe toujours un poste important, notamment en termes de visibilité et de promotion, là où aurait tôt fait de disparaitre le site Web d’un auteur indépendant au sein du flux rapide et volumineux du commerce en ligne. Mais à travers le remaniement des modes de distribution des livres, c’est aussi de nouvelles instances qui font leur apparition, dont des distributeurs entièrement numériques comme De Marque. Cette entreprise québécoise offre un système de distribution via un serveur informatique où des milliers de données de fichiers sous format EPUP et PDF sont basées et gérées. Grâce à l’initiative du distributeur De Marque et d’autres, les géants du commerce électronique tels que Apple et Amazon ne détiennent plus un contrôle absolu sur l’édition et la publication, car la diffusion passe alors par des plateformes intermédiaires palliant le manque de compétences techniques des plus petits diffuseurs. Le système de distribution proposé ici, par ailleurs, veille à l’équité concernant non seulement l’accès aux données et la gestion des fichiers informatiques, mais aussi la remise sur les ventes. En effet, la valeur de chaque figure constituant la chaine éditoriale n’est plus la même avec le numérique : les structures traditionnelles tombent et, ce faisant, les rôles de chacun sont resituées et redéfinies au sein des infrastructures du marché. Avec les livres numériques, si l’imprimeur n’existe plus, le distributeur, l’auteur et les autres actants du milieu doivent renégocier les ententes contractuelles sur la remise des ventes. Ainsi, dans la situation du Québec, c’est notamment De Marque, en tant que instance intermédiaire dans la diffusion, qui assure la juste répartition des profits et contrats.

Bien que les modèles de distribution observables ne sont pas les mêmes partout ailleurs, dont au Canada et aux États-Unis, la circulation des publications de l’éditeur aux lecteurs suit un cheminement pouvant être retracé étape par étape au Québec. En effet, dans les deux parties suivantes, Joanie Grenier montre schématiquement chaque opération nécessaire afin qu’un livre virtuel puisse être distribué, notamment via Cantook et l’Entrepôt numérique. Tout d’abord, c’est avec De Marque que la maison d’édition signe un contrat permettant la création d’un compte associé à l’Entrepôt où sont déposés les livres. Ensuite, selon les revendeurs qui sont affiliés à Cantook, l’éditeur peut essayer de conclure une entente de distribution, à quoi s’en suivent, une fois l’accord de revente signé, l’importation des fichiers PDF ou EPUB et l’inscription des métadonnées pour chaque document dans l’Entrepôt numérique par la maison d’édition. Et enfin, De Marque fait acheminer les livres numériques vers la clientèle sous deux modalités distinctes : la forme « pull », qui envoie les métadonnées du document, et la forme « push », qui transmet les métadonnées ainsi que le fichier documentaire. Or un problème s’impose pour les abonnés de Cantook dans le système proposé ici. C’est-à-dire que si le distributeur De Marque ne parvient pas à négocier les mêmes termes et accords pour tous les revendeurs, le réseau des points de vente pour les éditeurs se retrouve diminué et limité, notamment lorsque lorsqu’un aussi grand commerce électronique tel qu’Amazon doit être mis à l’écart des autres. Ainsi, ce sont tous les livres numériques québécois qui perdent une place importante sur le marché en ligne.

Critique interne

Rédigé autour d’une structure cohérente, l’article de Joanie Grenier aborde différentes problématiques qui sont clairement explicitées et qui répondent directement au sujet de l’étude en trois parties. De surcroit, l’argumentation de l’auteure suit un lien logique allant de la théorie à la démonstration pratique des enjeux techniques et économiques dans la distribution numérique des livres au Québec.

Critique externe

D’ailleurs, si l’auteure s’interroge tout au long du texte sur le fait que la diffusion des livres numériques est à assujettie à des dynamiques de marché, à savoir de la dépendance technologique et financière des plus petites maisons d’édition à l’égard des plus grands commerces, la question de l’autonomie semble se poser à juste raison. En effet, la capacité à développer des infrastructures informatiques permettrait aux éditeurs de distribuer leurs contenus indépendamment des géants numériques. C’est notamment ce que la professeure en sciences de l’information et de la communication Lise Vieira explique :

la pédagogie de l’innovation est une question cruciale qui doit s’accompagner d’une réhabilitation de […] l’individu de maitriser les outils techniques au lieu de les subir. L’autonomie de l’individu dépend de ses possibilités d’adaptation. (Vieira 2004, 168)

Ainsi, l’autonomie éditoriale s’accomplirait par une littératie des médias numériques de la part des éditeurs, qui seraient alors pleinement aptes à comprendre et à utiliser des systèmes d’information reproduisant et diffusant efficacement leurs livres. De ce fait, s’en suivrait à tous ceux et celles qui pratiquent l’édition numérique la possibilité d’autogérer leurs propres comptes et d’élargir leur marge de profit. C’est que « la structure de coûts qui accompagne la publication numérique (notamment un coût de mise en ligne très faible) » (Vitali-Rosati 2018, 70) finirait tôt ou tard par compenser pour les investissements faits en logistique ainsi qu’en système de gestion de base de données et serveurs. Donc, plutôt que de déclencher des conflits à perpétuité où les éditeurs comme les « Big Six » (Simon & Schuster, Penguin, Random House, Hachette, HarperCollins et Macmillan) se rallient contre les grands commerçants, qui sont en plein contrôle des technologies, l’apprentissage de l’édition numérique et, ce faisant, l’acquisition de compétences nécessaires au traitement informatique de textes assureraient l’indépendance des maisons d’édition.

Conclusion

Enfin, si la conclusion de l’article est au demeurant ordinaire étant donné que les choses n’ont pas vraiment changé dans le milieu de l’édition québécoise depuis 2008, c’est-à-dire que la circulation des livres numériques est toujours soumises aux géants du commerce électronique, l’auteure pointe néanmoins vers une piste de réflexion. En une dizaine d’années, la lutte des éditeurs face aux Google, Amazon et Apple n’a effectivement mené qu’à une série d’alliances des plus petits et de trêves commerciales sans réelle solution d’indépendance technologique et économique vis-à-vis de ces derniers. Donc, c’est vers une autonomisation des éditeurs, à savoir par une prise en charge technique, notamment via les nouvelles formations des TIC qui voient le jour, que des stratégies de libération du marché des livres numériques se trouveraient.

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Bibliographie

Grenier, Joanie. 2017. « De l’éditeur au lecteur : De Marque et la distribution du livre numérique ». Mémoires du livre / Studies in Book Culture 8 (2). https://doi.org/https://doi.org/https://doi.org/10.7202/1039705ar.

Vieira, Lise. 2004. L’édition électronique : De l’imprimé au numérique, évolutions et stratégies. Bordeaux: Presses Universitaires Bordeaux.

Vitali-Rosati, Marcello. 2018. L’édition à l’ère numérique. Paris: Éditions La Découverte. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/20642.