L’éditorialisation, la clé de la survie des revues savantes
Jeanne Lachance-Provençal
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/10/31
En 2014, la revue Études françaises souligne son cinquantième anniversaire dans un numéro qui redéfinit le mandat de la revue, revisite la notion de revue savante et remet en question la place du support papier à l’ère du numérique. C’est dans cette ligne éditoriale que s’inscrit l’article Les revues littéraires en ligne : entre éditorialisation et réseaux d’intelligence de Marcello Vitali-Rosati. Dans le texte qu’il signe ici, l’auteur pose deux grandes questions : En quoi le numérique a-t-il transformé la notion de revue? Quel rôle doit jouer la revue numérique savante? La thèse soutenue est que pour survivre, la revue savante doit se renouveler, et ce, par l’intermédiaire d’un processus ouvert, l’éditorialisation.
éditorialisation

Introduction

En 2014, la revue Études françaises souligne son cinquantième anniversaire dans un numéro qui redéfinit le mandat de la revue, revisite la notion de revue savante et remet en question la place du support papier à l’ère du numérique. C’est dans cette ligne éditoriale que s’inscrit l’article Les revues littéraires en ligne : entre éditorialisation et réseaux d’intelligence de Marcello Vitali-Rosati. Professeur au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, l’auteur oriente ses recherches notamment vers les enjeux du numérique et le processus d’éditorialisation. Il est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques et rédacteur en chef de la revue Sens public. Dans le texte qu’il signe ici, l’auteur pose deux grandes questions : En quoi le numérique a-t-il transformé la notion de revue ? Quel rôle doit jouer la revue numérique savante ?

Contexte de publication

Le cinquantième numéro marque la première publication numérique d’Études françaises; la revue pose maintenant la question de sa place dans le monde numérique, et s’interroge sur le rôle qu’elle doit jouer dans le vaste univers du Web, afin de poursuivre son objectif, qui est de « de proposer des perspectives, des objets de travail et des instruments de réflexion majeurs sur les littératures de langue française »1. L’article qui nous intéresse s’inscrit donc dans un contexte changeant, dans lequel le concept de revue littéraire est constamment remis en question. Ainsi, dans Les revues littéraires en ligne : entre éditorialisation et réseaux d’intelligence, Vitali-Rosati propose un portrait de la revue savante numérique en trois grands volets. L’auteur examine d’abord les enjeux liés à la numérisation des revues; il analyse ensuite le phénomène des revues créées uniquement pour le support numérique et il conclut en expliquant en quoi la définition de revue savante s’est transformée avec le numérique.

Idées générales

L’intérêt du numérique

Vitali-Rosati examine d’abord les enjeux liés à la numérisation des revues. Il est question ici de déterminer les raisons pour lesquelles le numérique a connu un essor aussi fulgurant au début des années 1990, que l’auteur explique par l’accès au Web. La création de diverses plateformes de publication électronique de revues permet non seulement de rendre accessible un contenu de façon simple et rapide, mais d’ajouter des informations sur le contenu lui-même, afin de le rendre visible sur le Web. Mais ces nouvelles fonctions amènent aussi une nouvelle problématique, celle de l’incidence du numérique sur la valeur et le sens même des contenus, car la publication électronique d’un document ne peut se restreindre à une simple translation d’une plateforme à l’autre. Et cela parce que l’expérience de la lecture et de l’écriture à l’ère du numérique est bien différente.

L’éditorialisation, un processus ouvert

L’auteur fait donc intervenir ici le concept d’« éditorialisation » pour rendre compte du processus complexe qu’est la production d’un contenu numérique, concept qu’il oppose à l’édition d’abord en ce sens que l’éditorialisation est un processus ouvert. En bref, l’édition est un processus déterminé dans l’espace et le temps, dans lequel un contenu suit la chaîne éditoriale de façon généralement linéaire; en ce qui concerne l’éditorialisation, le contenu doit être maintenu vivant après sa publication et visible à l’aide d’une série d’opérations (balisage, métadonnées, mots-clés…). Cette ouverture amène cependant Vitali-Rosati à évoquer le risque d’« uniformisation des points de vue » et de perte des fonctions de validation de contenu : l’article numérique déraciné de son contenu se retrouve désormais dans un moteur de recherche, l’instance qui, en fin de compte, déterminera « sa fiabilité, sa lisibilité, son accessibilité »(Vitali-Rosati 2014, 91).

Un enjeu économique et politique

Vitali-Rosati se penche maintenant les revues d’emblée numériques, un concept dont les frontières sont difficiles à délimiter. Il nomme quatre caractéristiques associées aux revues savantes numériques : la publication numérique est facile, une affirmation fondée sur le postulat selon lequel tous ont accès à un ordinateur et à un serveur; le numéro a été remplacé par un regroupement thématique, permettant ainsi à un article d’être publié indépendamment du numéro; la revue numérique savante repose le plus souvent sur un modèle de libre accès, un cadre qui n’est possible qu’avec Internet; et les liens qu’entretient un article avec l’institution sont ambigus, en ce sens qu’un article numérique finit par se retrouver dans l’ensemble hétérogène qu’est le Web, où il devient difficile d’évaluer sa qualité académique. Vitali-Rosati vient nuancer l’idée de libre accès, puisqu’une publication qui n’est pas liée à une institution s’appuie sur le travail bénévole de ses créateurs, ce qui pose un certain nombre de problèmes, notamment en ce qui concerne la pérennité de la revue.

La revue numérique savante comme « réseau d’intelligences »

C’est ici que Vitali-Rosati en appelle au rôle de la revue littéraire, qui doit être ce qu’il qualifie de « réseau d’intelligences ». Plus précisément, pour survivre, la revue doit être un carrefour d’échanges et de rencontres afin de permettre l’accès au contenu. Elle doit aussi se renouveler et être visible par l’intermédiaire d’une multitude de plateformes en recourant à des processus d’éditorialisation qui vont au-delà du papier. Ce « réseau d’intelligences » n’est pas nécessairement limité aux revues savantes et peut s’appliquer aussi à des sites comme le Tiers livre de François Bon, où échangent différents acteurs du monde littéraire dans un carrefour géré par une seule personne. Ainsi, l’auteur propose différentes pistes de solutions, que l’on peut résumer ainsi : toutes les étapes de la production d’un contenu numérique doivent faire partie d’un processus ouvert, que ce soit avant la publication (l’évaluation par les pairs) ou après la publication (entretien du contenu le plus longtemps possible).

Structure

Méthodologie et visée de l’article

L’auteur mise sur une approche accessible, préférant l’usage d’un vocabulaire et d’une structure simples pour soulever les principales problématiques de l’édition numérique. Le cadre théorique est donc largement mis de côté; les citations et les références se font rares et sont surtout réservées aux notes, afin d’ouvrir des parenthèses et d’inviter le lecteur à poursuivre ses lectures. Pour expliciter ses théories, l’auteur fait plutôt appel à de nombreux exemples. Il cite entre autres le cas de Surfaces, une des premières revues « 2.0 », qui sert de cas de figure en ce qui concerne les revues numériques savantes. Retenons également l’exemple, présenté à la manière d’une mise en abîme, où l’auteur détaille le processus d’éditorialisation qu’il a dû suivre lui-même pour la publication de son article dans Études françaises. L’éditorialisation, un des grands sujets de recherche de Vitali-Rosati, sera d’ailleurs la principale notion théorique retenue dans l’article. En faisant le choix de l’accessibilité, l’auteur rejoint un public qui ne se limite pas au lectorat universitaire, bien que chercheurs, professeurs et étudiant trouveront assurément de quoi nourrir leur réflexion.

Critique

L’auteur l’énonce lui-même : un seul article ne peut résumer un champ d’études aussi vaste que la production numérique de contenus. Bien qu’il se limite ici aux revues savantes francophones, l’on peut imaginer que de tels enjeux peuvent s’observer dans des domaines connexes; le lecteur aura ainsi le portrait précis d’une discipline et pourra éventuellement déterminer si ces caractéristiques s’appliquent à d’autres types de revues, d’où l’intérêt de cet article. Déjà cinq années se sont écoulées depuis sa publication, et certaines pages Web mentionnées à titre de référence, devenues obsolètes depuis, souffrent de l’évolution rapide du numérique dont l’auteur est bien conscient. Mais l’article n’en perd pas de sa qualité, et s’avère une analyse pertinente des enjeux du numérique, puisque Vitali-Rosati, à titre de rédacteur en chef de la revue Sens public, fait l’expérience directe de ces changements. Suivant l’hypothèse selon laquelle la publication numérique d’une revue savante doit être un processus ouvert, l’auteur apporte des pistes de solution concrètes qui méritent certainement que l’on y prête attention.

Conclusion : une réflexion nécessaire

Pour conclure, l’article rejoint parfaitement les thèmes énoncés dans le numéro anniversaire d’Études françaises. Vitali-Rosati propose une étude approfondie et tournée vers l’avenir, et s’attaque à des enjeux devenus inévitables. Par ailleurs, il apporte des pistes de réponses aux grandes problématiques soulevées. D’abord, le numérique entraîne des questions sur le sens du contenu, affectant sa capacité à être consulté et à durer dans le temps. Ensuite, cette importance du numérique amène une redéfinition du rôle de la revue savante, qui doit se constituer comme « réseau d’intelligences ». L’ère du numérique amène de nombreuses questions et l’article de Vitali-Rosati s’impose comme une réflexion essentielle.

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Bibliographie

Gingras, Francis. 2014. « Cinquante ans d’Études françaises ». Études françaises 50 (3):5‑14. https://doi.org/https://doi.org/10.7202/1027188ar.

« Présentation ». s. d. Revue Études françaises. http://revue-etudesfrancaises.umontreal.ca/a-propos/presentation/.

Vitali-Rosati, Marcello. 2014. « Les revues littéraires en ligne : entre éditorialisation et réseaux d’intelligences ». Études françaises 50 (3):83‑104. https://doi.org/https://doi.org/10.7202/1027191ar.


  1. Voir la section Présentation à : http://revue-etudesfrancaises.umontreal.ca/a-propos/presentation/