Compte-rendu critique du texte « Édition électronique » de Pierre Mounier et Marin Dacos
Jovia Jean
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/10/31

Introduction

Au tournant de l’imprimé vers le numérique, le secteur de l’édition semble vivre un grand bouleversement à cause de la prolifération des supports et des portails donnant la possibilité aux lecteurs d’accéder à l’information via internet. Plusieurs craignent la disparition du relais entre l’auteur et le lecteur pour un accès direct à l’œuvre. Une nouvelle forme d’édition émerge de l’évolution des technologies numériques et semble progressivement prendre son autonomie des pratiques traditionnelles. Dans cette synthèse, Mounier et Dacos proposent une définition de ce nouveau champ, appelé édition électronique. Ils la décrivent et soulignent certains facteurs économiques, juridiques et sociaux qui y sont attachés. Ils présentent la diversité des pratiques et des tendances propres à l’ère numérique (ex. : liseuses électroniques, numérisation, édition numérique). Des notions telles que la désintermédiation (Le Crosnier, 2004), l’économie de l’attention (Simon, 1971), et le phénomène de la longue traîne (Anderson, 2007) y sont abordées.

Propos du document

L’édition électronique est définie comme un hyperonyme regroupant trois secteurs d’activité distincts centrés sur la notion de texte : la numérisation, l’édition numérique et l’édition en réseau. Bien qu’ils soient apparus à des moments différents de l’histoire, ces trois modes d’édition coexistent en s’ajoutant les uns aux autres. La numérisation reproduit les publications imprimées dans l’environnement numérique. En plus de l’action technique de portage d’un support à l’autre, c’est un travail de représentation, d’interprétation, de la source. L’édition numérique vient englober toute activité de conception et de mise en forme de contenus numériques sans l’étape d’impression ; tandis que l’édition en réseau tire parti des possibilités d’écriture collaborative offertes par internet. Ici, toute une communauté participe à la création et à l’amélioration des contenus. L’encyclopédie en ligne Wikipédia représente le cas le plus connu et le plus marquant de cette pratique d’édition.

Les auteurs mentionnent certains défis qu’amène l’édition électronique. L’émergence des portails en ligne jumelée avec l’arrivée des téléphones portables intelligents semble accélérer la transformation du processus éditoriale. Des géants de l’industrie culturelle se sont arrangés pour avoir l’hégémonie en la matière. Ils propulsent l’évolution de l’édition en la rendant plus libre par une sorte de démocratie à l’instar de Wikipédia, qui compte sur des contributions collaboratives et Google, qui regorge d’écrits sur des sujets multiples. Cette démocratisation crée une sorte d’amalgame entre ce qui est scientifique ou ne l’est pas et pose problème en ce qui concerne la qualité des écrits qui méritent d’être sanctionnés par sa communauté intellectuelle.

L’édition électronique présente aussi de sérieux défis pour les modèles économiques à cause de la gratuité de l’information ainsi que le phénomène du piratage qui constituent une remise en cause de fait du droit sur la copie. Du point de vue social, certains changements dans les habitudes des lectures sont observés. La prolifération des écrans (télévision, jeux vidéo, téléphones portables) et l’explosion du texte semblent réduire l’intérêt pour la lecture en général, et cause des problèmes d’attention qui suscite l’intérêt public en particulier chez les jeunes.

Critique

Le texte expose une certaine tension entre la culture numérique avec l’idéalisme du partage et de la libre circulation du savoir et la culture imprimée qui est centrée sur l’objet livre (le livre papier). L’avènement du livre numérique affecte tous les secteurs gravitant de près ou de loin autour du livre. Il induit de prime abord une modification des habitudes de lecture qui suscite de l’enthousiasme chez certains et de la méfiance chez d’autres. La lecture immersive et linéaire (celle du livre relié) est mise à mal au profit de modes de lecture rapide et fragmentaire qui, semble-t-il, érige en modèle cognitif le déficit d’attention caractéristique des enfants difficiles. On parle de baisse du temps consacré à la lecture et on perçoit une menace à l’acte de lecture lui-même. Le monde éditorial est ébranlé par la dématérialisation des supports de diffusion et la pression vers la gratuité d’accès sur les biens informationnels. Il existe une certaine inquiétude face à la perspective de voir Google et Amazon, devenir les grands éditeurs de demain.

Face à ses inquiétudes, on est porté à se demander en quoi le papier est plus favorable à l’intelligence d’un texte que ne l’est l’écran. « Qu’est-ce qui se perd dans l’ordre de la compréhension et de l’analyse entre le support matériel et le support immatériel ?1 ». Le livre relié et le livre numérique ne sont-ils pas tous deux vecteurs d’information ? Toutefois, si le développement de la technologie favorise la remise en question des manières de faire traditionnelles dans la production de contenu, il faudrait considérer la dynamique des rapports Nord-Sud en rapport à l’accès à l’internet du point de vue minimal. Car même si les contenus en ligne sont accessibles à travers le monde, dans bien des contrées : en Afrique, en Asie du Sud-Est, et en Amérique latine, l’usage de l’internet n’est pas constant en raison de nombreux problèmes d’infrastructure, de communication, de coûts d’utilisation, et aussi des conditions socioéconomiques fragiles des individus qui y vivent.

Il y a donc lieu d’équilibre entre les arguments des amoureux du livre qui s’affole déjà sur la mort prochaine du livre, achevé par l’écran sur l’autel du progrès et les fanatiques du numérique qui voit le livre numérique comme un simple glissement d’un support à l’autre. « […] D’un support ancien et inadapté (salissant, grisâtre, encombrant…) à un support moderne (stockage à l’infini dans une mémoire d’ordinateur, ergonomie pratique autorisant la clarté et le grossissement, etc.). » (Assouline, 2012). Si l’on considère ceux et celles qui vivent dans les endroits précités où l’évolution de la technologie traine et même avec des nuances dans le Nord « contrasté », il est possible de trouver la balance. Ces gens ont besoin de lire et y accéder leur est plus facile via les supports imprimés. La cohabitation est donc possible tout en accentuant les stratégies de mitigation des risques qui débouchent sur une limitation flagrante pour les métiers de l’édition avec la révolution culturelle.

En jetant un regard optimiste sur le numérique, on perçoit un retour en force de la lecture sous toutes ses formes et sur tout types de support. On y voit un moyen de faire perdurer le livre et la lecture au-delà des limites et des horizons traditionnels de la librairie. Si les progrès de la technologie mettent à mal les éditeurs et provoquent une remise en question des manières de faire traditionnelles dans la production, et la diffusion de l’information, ils favorisent aussi l’apparition de nouveaux talents ( blogueurs, éditeurs électroniques, youtubeurs) ; ils engendrent de nouveaux croisements de disciplines tels que l’informatique, les télécommunications, l’édition, et la littérature.

Conclusion

Le numérique fait maintenant partie intégrante de notre existence. Le fonctionnement de toutes les institutions, publiques ou privées, grandes ou petites, repose sur des systèmes informatiques et une diversité d’outils numériques. La grande conversion numérique que nous vivons actuellement2 implique des changements dans toutes les dimensions de la vie et le domaine de l’édition n’en est pas exempt. L’évolution des pratiques éditoriales, avec l’avènement du numérique, remodèle l’ensemble du processus de production du savoir, de validation des contenus et de diffusion des connaissances. Mounier et Dacos présentent un aperçu global de cette évolution à travers une description claire et concise favorisant la compréhension de ce nouveau champ en plein essor.3

Notes et références

Assouline, Pierre. 2012. « La métamorphose du lecteur ». Le Debat n° 170 (3):78‑89. https://www.cairn.info/revue-le-debat-2012-3-page-78.htm.

Doueihi, Milad. 2011. « Un humanisme numérique ». Communication langages N° 167 (1):3‑15. https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-1-page-3.htm?contenu=resume.

Labelle, Sarah. 2009. « Milad Doueihi La grande conversion numérique , 2008, Seuil, Paris, 271 p. » Communication langages N° 160 (2):130‑30. https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2009-2-page-130.htm.

Mounier, Pierre, et Marin Dacos. 2011. « Édition électronique ». Communications n° 88 (1):47‑55. https://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-47.htm?contenu=article.


  1. Assouline, Pierre. 2012. « La métamorphose du lecteur ». Le Debat n° 170 (3):78‑89. https://www.cairn.info/revue-le-debat-2012-3-page-78.htm.

  2. Labelle, Sarah. 2009. « Milad Doueihi La grande conversion numérique , 2008, Seuil, Paris, 271 p. » Communication langages N° 160 (2):130‑30. https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2009-2-page-130.htm.

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