Le numérique ou le révélateur des humanités

Une lecture de « Pour une critique “ humanistique ” du numérique », dans Les humanités numériques : Une histoire critique, Pierre Mounier, Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme.


Hugo Satre
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/10/31

Une histoire de tensions

Dans cette étude sur Les Humanités numériques, Pierre Mounier, ingénieur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, propose une histoire critiques des humanités numériques. À l’aune du numérique — un outil et une pratique transversale à l’ensemble des sciences sociales —, Mounier sonde la part véritablement « humanistique » de ce domaine de recherche. Comment réactualise-t-il la subjectivité de l’expérience humaine, historiquement problématisée par la tradition humaniste ? Puis, quelles considérations morales scelle-t-il avec la société ? Le chapitre intitulé « Pour une critique “humanistique” du numérique » se situe dans le premier temps de cette réflexion. En érigeant le numérique au rang de révélateur, son auteur cherche à y faire valoir la spécificité de ce domaine de le champ scientifique. L’inscrivant de ce fait dans une histoire marquée par des tensions que ravive aujourd’hui l’emploi du numérique, il questionne les enjeux d’une réduction des humanités aux sciences sociales.

Thèses, concepts et thèmes

Tablant sur l’indétermination du numérique1 — qui ne représente non pas une discipline en soi, mais participe plutôt aux différentes perspectives théoriques contenues dans le champ des sciences sociales —, Mounier questionne l’identité de ces humanités. Qu’est-ce qui les distingue de ces autres domaines ? Et comment cette distinction se traduit-elle dans les usages qu’elles font du numérique ? Les humanités et les représentations qu’elles commandent, répond-il, défendent la subjectivité de l’expérience humaine et nous contraignent ainsi à reconsidérer l’idéal logique et formel qui médiatise d’ordinaire notre appréhension du numérique.

En porte-à-faux par rapport à un tel objectivisme, l’article de Mounier se profile comme une critique de la mathesis, concept qui définit les prétentions méthodologiques d’une science de la vérité, c’est-à-dire d’une « connaissance parfaite du “Vrai” qui pourrait s’appliquer aux affaires humaines et être déduite a priori, c’est-à-dire très exactement calculée » (Mounier 2018). À ce titre, l’auteur convoque les travaux de Johanna Drucker, théoricienne de l’esthétique et artiste livresque, et de Milad Doueihi, historien des religions et titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l’université de Paris-Sorbonne.

Entendant dans un premier temps déconstruire l’idéal rationnel qu’incarne la mathesis, Mounier emprunte effectivement à Drucker la notion d’aesthesis — une esthétique du numérique qui souligne l’irréductibilité du lien entre fond et forme, entre information et représentation —, qui rend sa légitimité à la subjectivité qui encadre tout rapport au numérique.2

Dans un second temps, il se joint à Doueihi, qui problématise et reconduit les enjeux soulevés par la constitution des archives numériques dans une critique analogue. Car, dans

 l’obsession de l’archive qui caractérise la culture numérique, Doueihi voit l’expression d’une volonté de savoir et de contrôle absolu proche de la mathesis, qu’il critique par ailleurs. Historien de par sa discipline d’origine, Doueihi est particulièrement bien placé pour en proposer une critique pertinente. Ainsi fait-il remarquer que l’absolutisme de l’archive numérique prétend garantir un accès intégral et continu à la totalité de l’information, sans s’embarrasser d’une analyse détaillée des modes de constitution de l’archive, des principes qui y président, ni des structures intellectuelles selon lesquelles elle est organisée (Mounier 2018).

Autant d’éléments qui marquent la partialité de la sélection qui précède notre appréhension des interfaces et des archives numériques, et qui corroborent au constat de Doueihi : la subjectivité à l’oeuvre dans l’édition d’une telle archive dénonce d’emblée les prétentions totalisantes3 de la culture numérique.

Ensemble contre la mathesis

Le texte de Mounier se profile ainsi comme une lecture complémentaire des perspectives critiques des deux chercheurs. Présentant les réflexions esthétiques de Drucker, il se penche d’abord sur le passage qu’elle motive, de la notion de « data » à celle de « capta ». Effectivement consciente de la nécessité de repenser le sens et les limites du terme « donnée », Drucker critique l’application de la notion d’information au domaine des humanités. Pourquoi ? Parce que là, l’information ne concerne pas un donné — ce qui reviendrait à défendre l’a priori qu’éprouvent justement l’esthétique et les humanités —, mais plutôt la représentation d’une subjectivité qui s’inscrit nécessairement dans l’étude de tout phénomène, c’est-à-dire dans la relation de codépendance qui s’institue entre l’observateur et le phénomène qu’il étudie.

Ce changement de paradigme signe un postulat proprement humanistique : l’information est irréductible à sa représentation et, a fortiori, « à l’expérience esthétique que représente sa communication » (Mounier 2018). Autrement dit, reconnaître la singularité de l’expérience du sujet, c’est défendre la dimension essentiellement esthétique d’une telle rencontre. Fidèle au dessein critique de Mounier, le numérique sert ici de faire-valoir aux spécificités des humanités. En effet, en soulignant la dimension esthétique de l’information, non seulement Drucker se détache-t-elle des présupposés lexicographiques sur lequel repose le traitement informatique4, mais, se faisant, elle institue une conception proprement « humanistique » du texte qui défie l’idéalisme à travers lequel se profile normalement la modélisation. Comment ? En mettant l’accent sur la nature subjective et phénoménologique de la représentation, en dépassant ainsi la dimension abstraite d’une modélisation5 qui porte effectivement les marques de « l’expérience esthétique que le sujet peut en avoir » (Mounier 2018) et en révélant ultimement la dimension temporelle et altérable du texte, qui à la fois inscrit et est inscrit par la subjectivité de ceux dont il (co)dépend.

En marge d’un discours sur les technologies numériques particulièrement répandu depuis le développement des humanités numériques,6 l’aesthesis de Drucker fait figure de dissidente. Contre « l’autorité culturelle » (Mounier 2018) de la mathesis numérique, qui présuppose que les interfaces informatiques — en tant que produits logiques et formels — présentent une vision unie, juste et idéale de la réalité, elle nous rappelle que toute représentation a partie liée avec la subjectivité de sa matérialisation et de son inscription.

La réflexion de Doueihi, quant à elle, porte la critique de Drucker du côté des sciences sociales. En vertu de ce qu’il nomme, une « méthode humaniste » — qui aurait servi, au fil du temps, l’étude de nouvelles découvertes — Doueihi inscrit effectivement le numérique dans une histoire des humanismes, afin d’en éclairer les particularités. Héritier de la « philologie » de Giambattista Vico7, l’historien entend ainsi élaborer une méthode qui, à rebours de la mathesis cartésienne — telle qu’elle cherche à réduire à l’unité la pluralité des expériences humaines —, soit « adaptée à la singularité de l’objet, attentive à la logique interne » (Mounier 2018) de son étude.

Ainsi pourvu, Doueihi s’attaque au problème de l’archive, que réactualisent actuellement les pratiques en sciences sociales. En ce sens, si nous en avons déjà présenté les grandes lignes,8 encore faut-il souligner l’importance de cet « oubli de l’oubli » (Doueihi 2011) dont traite Doueihi. Car, certes, en pointant les choix et les pratiques qui oeuvrent en sous-main à la constitution de l’archive, il met le doigt sur une subjectivité que la culture numérique peine à reconnaître. Mais, se faisant, il révèle également les implications politiques qui légitiment, en amont, une telle réduction des représentations. Aux prises avec des sources dont les règles de structuration sont gardées par des « sociétés privées dont la valeur économique repose sur leur constitution en secrets industriels » (Mounier 2018), l’historien du numérique ne peut alors que constater l’écart entre la complexité de la réalité qu’il entend étudier et celle que lui présentent ses sources, indexées sur les intérêts d’un pouvoir politique et économique opaque.

Contre une simple reconduction des humanités aux sciences sociales, le chapitre de Mounier, qui entendait d’emblée faire valoir la spécificité de la discipline, a su montrer le potentiel critique du numérique. Mis en relation avec la tradition humaniste, il en révèle le propre,

non pas par leur objet d’étude (tantôt les textes, tantôt les cultures), ni par leur rejet (depuis Durkheim et Comte jusqu’à Moretti, en passant par l’école des Annales et le structuralisme d’obédience marxiste ou non), mais de manière positive, par la représentation particulière du monde qu’elles proposent, obtenue à partir de la mise en œuvre de méthodes qui n’appartiennent qu’à elles. (Mounier 2018)

Ainsi présenté, le numérique cesse d’apparaître comme un simple surplus à la recherche scientifique et prend véritablement la fome d’un révélateur. Un révélateur dont l’indétermination a partie liée avec le sens et le rôle dont l’investit Mounier : non pas une discipline en soi, mais une méthode pour appréhender la spécificité des humanités.

A priori et a posteriori : le potentiel critique du numérique

Éminnemment lucide, l’auteur des Humanités numériques prend acte des tensions qui minent son champ d’étude et s’y tient, sans faux-fuyants. En effet, sans chercher à « dégager un ordre cumulatif qui serait largement déduit du point de vue de l’observateur » (Mounier 2018), son texte se révèle conscient du paradoxe qu’il adresse et cohérent quant aux critiques qu’il formule.

N’est-il pas aberrant de critiquer la mathesis à la lumière d’un domaine dont le nom même — humanités numériques — semble d’emblée reconnaître un parti pris pour l’arithmétique, la logique et, à toute fin pratique, la modélisation algorithmique ? Qu’en apparence. Car, en abordant de front la tension, Mounier montre que le numérique, justement parce qu’il est lui-même lourd de paradoxes — étudiés dans les travaux de Drucker et Doueihi —, nous permet de contester les prétentions totalisantes et idéalisantes de la mathesis. L’indéterminé dont les fondements mathématiques semblent a priori adhérer à la mathesis, le numérique apparaît a posteriori comme celui qui résiste, à coup de paradoxes et de tensions, à sa « quête d’absolu » (Mounier 2018). Un absolu que la culture numérique, aux dires de Drucker, Doueihi et Mounier, tarde à reconnaître.

Ajout à une réflexion déjà mûrement développée, l’argumentaire que déploie ici Mounier est empreint d’une liberté qui manque à certains pans de son oeuvre.9 Assumant pleinement le caractère heuristique d’un numérique paradoxalement défini par son indétermination, l’auteur se permet de fait des détours du côté de l’histoire, de l’esthétique et de la philosophie. Et si ces incartades nous rappellent, comme le font les humanités, à l’irréductibilité des différents régimes de pensée, c’est que la réalité, en amont, frappe d’impuissance tout discours qui prétend la saisir à lui seul. Elle somme alors une pluralité de voix, dont le numérique, qui en révèle les singularités.

Nombre de mots (sans note et sans citation) : 1374

Bibliographie

Doueihi, Milad. 2011. Pour un humanisme numérique. Librairie du XXIe siècle. Paris: Seuil.

Drucker, Johanna. 2009. SpecLab: Digital Aesthetics and Projets in Speculative Computing. Chicago: University of Chicago Press. https://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/S/bo6211945.html.

Mounier, Pierre. 2018. « Pour une critique " humanistique " du numérique ». In Les humanités numériques : Une histoire critique. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme. http://books.openedition.org/editionsmsh/12039.


  1.  Mounier se revendique ici explicitement de la pensée de John McCarthy, selon lequel « le propre de l’ordinateur […] est son incomplétude et son indétermination : qu’il se présente sous la forme d’une méthode mathématique (la machine universelle de Turing), d’un outil mécanique de calcul ou encore d’un dispositif de communication interconnecté, l’ordinateur est comme une page blanche sur laquelle viennent se projeter et quelquefois se réaliser les aspirations de tout un chacun » (Mounier 2018).

  2.  « Le traitement informatique sur lequel s’appuie la lexicométrie repose en outre sur deux principes complémentaires. D’un côté, sur la trame du texte dans son ordonnancement et sa composition « détricotée », en quelque sorte, pour en extraire les éléments fondamentaux : les mots, et même, plus radicalement, les léxèmes (mots détachés du contexte qui les fait varier de forme et de sens). De l’autre côté, sur le principe de la séparation de la forme et du fond qui distingue radicalement l’information de la manière dont elle est représentée. Pour Johanna Drucker au contraire, l’information n’est pas concevable sans sa représentation ; et même, sans l’expérience esthétique que représente sa communication. Cette expérience esthétique est elle-même aussi importante que les idées qu’il s’agit de communiquer puisqu’elle en est partie intégrante.» (Mounier 2018)

  3.  Par le terme « totalisant », nous désignons la prétention de la mathesis et, plus largement, de la pensée rationnelle, à unifier la pluralité des expériences sous l’autorité de l’unité.

  4.  « D’un côté, sur la trame du texte dans son ordonnancement et sa composition « détricotée », en quelque sorte, pour en extraire les éléments fondamentaux : les mots, et même, plus radicalement, les léxèmes (mots détachés du contexte qui les fait varier de forme et de sens). De l’autre côté, sur le principe de la séparation de la forme et du fond qui distingue radicalement l’information de la manière dont elle est représentée.» (Mounier 2018)

  5.  Abstraction dont on retrouve les traces dans la séparation fond-forme de la lexicographie, puis dans les prétentions de vérité et de totalisation du savoir qui caractérise, aux yeux de Mounier, une conception populaire du numérique.

  6.  « Le postulat demeure que des distorsions rhétoriques introduites par une présentation visuelle mal conçue ou trop expressive pouvaient être “corrigées” pour faire de l’image un instrument plus clair, plus transparent de la révélation de la “vérité” des données.» (Drucker 2009)

  7. Une conception philosophique et méthodologique qui dénonce les présupposés cartésiens et défend l’étude inductive des libertés humaines.

  8. Soit l’écart entre les prétentions totalisantes de l’archive numérique et la partialité de la sélection qui la constitue.

  9. Nous pensons entre autres à « IBM ou International Busa Machines ? De l’informatique aux humanités.», qui fait également partie des Humanités numériques. Certes, l’histoire et la philosophie y apparaissent, mais toujours soumises à l’autorité de la logique.