Culture numérique et auctorialité : réflexions sur un bouleversement
Compte-rendu
Sandra Alves de Barros
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/10/25

Introduction

Le basculement vers le numérique a eu des conséquences sur l’usage, la production et notre façon de penser la littérature. Elsa Neeman, récemment diplômée d’un master en lettres à l’Université de Lausanne et en formation pour l’enseignement, propose dans « Culture numérique et auctorialité : réflexions sur un bouleversement » (Neeman, Meizoz, et Clivaz 2012), d’étudier comment le concept « d’auctorialité » et ses différents enjeux vis-à-vis du texte et de son support ont évolué au fil de l’Histoire de la lecture et de l’écriture pour mieux cerner comment il s’établit aujourd’hui au sein de la culture numérique. C’est en gardant les théories de « la mort de l’auteur » de Barthes et de la « la fonction-auteur » de Foulcault en tête que se développe la réflexion critique de l’étude.

Cet article, publié dans la revue interdisciplinaire de sciences sociales A Contrario1 est issu d’une collaboration avec deux enseignants de l’ Université de Lausanne : Claire Clivaz, spécialiste de textes chrétiens anciens, s’intéressant à l’histoire de la lecture et aux humanités digitales, et Jérôme Meizoz, sociologue de la culture, auteur de fictions et coordinateur de la formation doctorale interdisciplinaire2.

Propos de l’ouvrage

Aux yeux des auteurs, la « fonction-auteur » de Foucault doit aujourd’hui être élargie puisque l’auctorialité est multiple et plus collaborative. Ils proposent d’utiliser le terme de « posture d’auteur » de Jérôme Meizoz car il permettrait de rendre compte des différentes façons d’être auteur. Ils notent également les différents points communs entre la «​culture scribale de l’Antiquité » avec les nouvelles possibilités qu’a le lecteur face à un texte numérique.

La question principale de l’article : comment définir l’auctorialité dans le contexte contemporain numérique, soulève des thématiques saillantes telles que l’histoire de la lecture et de l’écriture, l’évolution des différents supports et leur rôle dans le procédé de l’écriture, le rôle des autorités dans la production de texte, l’écriture collaborative, le droit d’auteur, ou encore le lien entre l’auteur, le lecteur et le texte. Tout comme ces thèmes, les sources auxquelles les auteurs font référence sont assez variées, allant de textes critiques, théoriques ou des ouvrages panoramiques sur la lecture et l’écriture. Il est surtout mention de certaines études de Roger Chartier, Serge Bouchardon, Bourdieu ou encore Christian Vanderdorpe. Notons également que d’autres oeuvres de Claire Clivaz et Jérôme Meizoz sont citées, ainsi que des sources numériques comme Wikipédia et le site officiel de la législation française.

Structure de l’ouvrage

Méthodologie

L’article semble être structuré en trois grandes parties : panorama historique de l’évolution du support du texte, du statut d’auteur et du lecteur ; rappel du grand débat autour de l’auctorialité et du champ littéraire pendant les années soixante et finalement, étude des conséquences et changements de la production d’un texte dans le numérique. Ainsi, du codex à l’imprimerie de Gutenberg, les étapes importantes de l’évolution du traitement du texte sont données avec parfois des explications contextuelles comme le statut de l’auteur parmi la civilisation antique, les raisons économiques et pratiques ayant favorisé un support plutôt qu’un autre ou encore les conditions de lecture et d’écriture d’une époque donnée. Arrivé au XIXème siècle, il est noté le statut particulier de prestige qu’avait l’auteur, comment l’institutionnalisation de la littérature s’est posée comme autorité amenant aux champs littéraires de Bourdieu, le droit d’auteur et l’effet révolutionnaire qu’a eu Barthes et « la mort de l’auteur ».

Une fois ce voyage dans le passé terminé, les auteurs présentent les différentes formes de texte existantes dans le numérique et exposent l’inscription plurielle que peut avoir un auteur dans le texte d’un blog autobiographique ou non, ils mentionnent le récit interactif de Serge Bouchardon et les nouveaux outils mis à disposition des lecteurs et expliquent la différenciation entre l’écriture collaborative et collective de Rama C. Hoetzlein.

Finalement le texte explique comment le lecteur est aujourd’hui plus polyvalent qu’avant tandis que parallèlement l’auteur semble pouvoir s’effacer derrière son texte comme le présumait Barthes ; de là est posée la suggestion d’élargir la proposition de Foulcault en suggérant que l’auteur ne meurt pas mais se multiplie. Afin de pouvoir mieux penser ce nouveau positionnement de l’auteur, le terme de « posture d’auteur » de Jérôme Meizoz est proposé et expliqué tout en faisant certains parallèles entre notre lecture numérique avec la posture des anciens scribes « auteurs-lecteurs ».

Objectif

Le principal objectif de cette structure est de délimiter l’impact qu’a l’entrée dans le numérique sur l’auctorialité et démontrer que quelques échos avec Barthes et d’autres phénomènes passés peuvent être relevés.

Critique

Le côté pédagogique de l’article

Sachant que les trois auteurs sont liés à l’enseignement, il n’est pas étonnant de retrouver un style assez pédagogique à cet article qui relève le défi d’établir un panorama de l’Histoire de l’écriture et de la lecture assez étendu tout en restant clair et concessif. Il y a une volonté de donner un regard global sur le sujet pour mieux en comprendre les enjeux et remettre tous les lecteurs sur une même base, notamment en expliquant quelques théories fondamentales et en présentant l’état critique du sujet.

Un aspect rassurant

L’aspect pédagogique du texte va ici de pair avec une certaine bienveillance vis-à-vis des lecteurs. En effet, à la conclusion, les auteurs mentionnent le côté « flottant » qu’a l’environnement numérique qui évolue de façon assez rapide. Apporter une vue globale sur le sujet de l’auctorialité permet ainsi de mieux le comprendre et de l’appréhender tout en brisant quelques idées présupposées.

Une Ouverture au dialogue

Permettre aux lecteurs d’avoir les mêmes bases et relever les liens entre différents thèmes montre une certaine volonté d’ouvrir le dialogue avec d’autres disciplines, ce qui reflète d’ailleurs bien la philosophie de la revue A Contrario. De plus, le choix d’écrire cet article en collaboration avec des chercheurs aux niveaux et parcours de carrière différents appuie le propos présenté d’auctorialité multiple ; la forme rejoint bien le fond du texte. Il aurait peut-être été pertinant d’également mentionner la théorie de polyphonie de Bakhtine car l’instance de plusieurs voix au sein du discours semble également appuyer l’idée d’auteur multiple. Aussi, on pourrait s’attendre à ce que le texte mentionne d’avantage la pluralité des médias dans un même lieu et les littéracies qui s’étendent dans la culture numérique, étant donné qu’il en est mention au tout début de l’article, lorsqu’il nous est expliqué que la théorie de Barthes fut d’abord publiée dans la revue Aspen, mais cet aspect n’est finalement repris qu’à la conclusion de l’article en guise d’ouverture. Il aurait également été intéressant de faire mention des différents formats disponibles lors de la production d’un texte dit électronique car cela aurait relevé d’autres questions de propriété et de pérennité du texte.

Conclusion

Cet article portant sur la question de l’auctorialité au sein de l’environnement numérique nous est présenté de façon instructive et assez complète en présentant l’étendue de l’évolution de certains enjeux concernés, tout en ouvrant le dialogue avec d’autres disciplines qui sont touchées par ce changement de support. Il est intéressant de voir que le web donne cette tendance de réflexion interdisciplinaire comme Georges Azzaria3 qui, a la base n’est pas juriste, s’est intéressé à la question du droit d’auteur.

Nombre de mots : 1282

Notes et Bibliographie

« 2016-ElementsAnalyseNumeriqueJuridique-Charbonneau459.pdf ». s. d. Consulté le 31 octobre 2019. https://via.hypothes.is/https:/spectrum.library.concordia.ca/982114/1/2016-ElementsAnalyseNumeriqueJuridique-Charbonneau459.pdf.

« A contrario ». s. d. Consulté le 31 octobre 2019. https://wp.unil.ch/acontrario/.

Barthes, Roland, et Roland Barthes. 2000. Le bruissement de la langue. Essais critiques, Roland Barthes ; 4. Paris: Seuil.

« Claire Clivaz ». s. d. Consulté le 31 octobre 2019. https://www.msha.fr/ihdb/je2013/index.php/92-programme/intervenants/102-claire-clivaz.

Neeman, Elsa, Jérôme Meizoz, et Claire Clivaz. 2012. « Culture numérique et auctorialité : réflexions sur un bouleversement ». A contrario n° 17 (1):3‑36. https://www.cairn.info/revue-a-contrario-2012-1-page-3.htm.

« Unisciences - UNIL - Jérôme Meizoz ». s. d. Consulté le 31 octobre 2019. https://applicationspub.unil.ch/interpub/noauth/php/Un/UnPers.php?PerNum=871172&LanCode=37&menu=curri.


  1. (« A contrario » s. d.)

  2. (« Unisciences - UNIL - Jérôme Meizoz » s. d.), (« Claire Clivaz » s. d.)

  3. (« 2016-ElementsAnalyseNumeriqueJuridique-Charbonneau459.pdf » s. d.)