Compte rendu de Nell Debeaux
Nell Debeaux
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 10/31/2019

Introduction

Dans le numéro 19 de la revue politique, artistique et philosophique Multitudes, Hervé Le Crosnier, enseignant-chercheur à l’université de Caen et responsable éditorial chez C&F éditions, écrit sur la question de la désintermédiation dans le domaine culturel (Le Crosnier 2004). Il affirme que « ce sont les intermédiaires qui fondent les sociétés ».

Propos de l’ouvrage

Thèse de l’ouvrage

La thèse de l’auteur repose sur la transformation des intermédiaires pour rétablir l’équilibre entre les créateurs et la société (« lecteurs et acteurs de la lecture sociale »). L’auteur cherche à démontrer que les intermédiaires dans le monde de la production culturelle doivent se réinventer, se renouveler et s’adapter à la révolution Internet.

Thèmes abordés

L’auteur aborde dans l’article les thèmes de la démocratisation et de la désintermédiation, mais aussi de l’adaptation des intermédiaires du domaine culturel.

Structure de l’ouvrage

Méthodologie

Le discours d’« idéologie californienne » qui parle d’une passation de pouvoirs entre les institutions et industries, et les « communautés » et producteurs pousserait au radicalisme. L’auteur évoque l’opportunité de la société de l’information, mais aussi les limites de liberté imposées par les « majors » aux créateurs dans le processus de diffusion des connaissances.

L’auteur donne quatre exemples de domaine de la diffusion de culture et de connaissance : les publications scientifiques, l’industrie musicale, l’édition et la presse d’actualité. Tous défendent l’idée du renouvellement des intermédiaires.

Faut-il redonner le contrôle aux producteurs de la science ? Selon l’auteur, « Il n’est de science que publiée », sous la forme d’un travail codifié. La publication scientifique est envoyée à la revue qui a un rôle de prescription, évaluée par les « pairs », rejetée ou modifiée. Plusieurs allers-retours en découlent pour arriver à la publication. Le développement d’ « archives ouvertes » sur Internet pour donner « libre accès à la science » est considéré par l’auteur comme une forme d’opposition à la société de l’information. Cela a poussé les intermédiaires (éditeurs et comité de lecture) à s’adapter et se « repositionner ». Le marché de l’édition scientifique est « inélastique » et Internet arrive comme une nouvelle ressource économique. L’auteur défend la nécessité d’un comité de lecture qui apporte de la crédibilité à une recherche. Mais il a une méfiance des auteurs de la transparence du système de contrôle qui doit donc s’adapter. L’auteur questionne « les instances de validation » et la valorisation du contrôle par les « pairs » avec la contre-expertise. Il y a donc trois tendances : le libre accès à la science, la recherche contrôlée par les intermédiaires et les revues en libre accès qui sont créés par les chercheurs.

L’auteur discute ensuite la transformation de l’industrie musicale par la numérisation et le mp3. En effet, des réseaux contrôlés par les créateurs dans le domaine musical apparaissent avec le rejet de l’industrie du disque. Toutefois, la volonté des créateurs à la diffusion libre de leurs œuvres reste limitée. L’auteur rappelle la relation étroite des créateurs et de l’industrie du disque et la nécessité d’une « infrastructure industrielle » même dans un contexte économique qui impose des coûts élevés. Le développement en marge des réseaux musicaux et des « musiques libres » est freiné par une « économie de l’attention » et l’auteur rappelle l’importante distinction entre « communauté » (rassemblée sur Internet) et « audience » (générée par l’industrie). Il y a une démocratisation de la culture musicale par des décisions politiques, les pratiques alternatives et communauté autour des créateurs. Internet devient aussi un outil de prescription après les disc-jockeys et le média-planneur. L’auteur met en parallèle deux types d’industries, « celle des contenus et celles des outils » et rappelle qu’il faut aussi prendre en compte les autres acteurs de la création.

L’édition imprimée est quant à elle bouleversée par l’auto-publication et les possibilités de reproduction. Les intermédiaires représentent des validateurs, pour passer de la communauté à l’audience. Aussi, Internet annule la censure et donne un nouveau rôle aux intermédiaires de sélection sur les réseaux. Les auteurs trouvent sur Internet un public élargi, ils concèdent le libre par l’intermédiaire des licences d’usage.

Enfin, le réseau influence aussi le discours de la presse qui n’a plus le monopole avec le développement des NTIC1 qui multiplient les témoins. L’auteur évoque le renouvellement du journalisme avec les nouvelles formes de témoignages « publics ». Les intermédiaires ont donc des nouvelles « responsabilités » dans le contrôle de l’information.

En définitive, selon l’auteur, il s’agit de proposer « une articulation nouvelle entre les créateurs et les lecteurs ». Les intermédiaires doivent donc être considérés comme des outils modelables qui se renouvellent.

Objectif

L’article dénonce l’idée d’une désintermédiation dans la « création-diffusion de culture et de connaissance ». L’auteur défend un renouvellement des pratiques et des responsabilités dans le domaine culturel et explique l’utilité des intermédiaires dans la construction de la démocratie et le fondement de la société de l’information.

Critique

Il est nécessaire de replacer cet article dans son contexte de publication. À l’heure de la massification de la numérisation et de l’arrivée des plates-formes comme Facebook (Wikipédia 2019) ou encore de la démocratisation du logiciel libre (le 28 août 2004 a lieu la première journée mondiale du logiciel libre). On assiste à un changement de paradigme, un rapport d’ouverture, notamment avec l’apparition du terme web 2.0, utilisé pour la première fois par Tim O’Reilly (O’Reilly 2007).

L’article montre l’importante portée à faire circuler la connaissance et les enjeux qui apparaissent dans la société de l’information. L’auteur évoque entre autres des enjeux politiques, économiques et scientifiques dans une argumentation claire et illustrée. D’autres auteurs ont évoqué la dématérialisation des échanges, la numérisation grandissante et le concept de désintermédiation. Appliquée à l’édition électronique, la notion de désintermédiation est « la pure et simple disparition de l’intermédiaire éditorial dans le circuit de diffusion de l’information » (Mounier et Dacos 2011). Les éléments comme l’ouverture d’archives dans le domaine scientifique, les plates-formes du Web 2.0 ou la notion de pro-am (« professionnels-amateurs ») (Leadbeater 2004) transforment les intermédiaires.

L’auteur exprime sa thèse clairement ainsi que l’objectif de l’article, il illustre ensuite son propos avec quatre domaines différents et concrets dans lesquels se développent des éléments de désintermédiation. Il utilise des exemples vérifiables et use d’un ton critique afin de mettre en avant son propos. La pensée de l’auteur et la thèse qu’il soulève sont cohérentes dans son contexte de publication, discutée depuis lors, elle reste d’actualité.

Récemment le concept d’ « uberisation » popularisé par Maurice Lévy témoigne de la relation directe entre professionnel et client (« acteur » et « lecteur ») avec l’utilisation des NTIC qui bousculent encore les intermédiaires.

Conclusion

Le réseau n’est pas la fin des intermédiaires mais demande leur adaptation pour recréer l’équilibre entre les créateurs et les lecteurs. Internet joue un rôle de perturbateur mais apparaît comme une « force nouvelle », un nouveau prescripteur, une ressource économique et un moyen pour les « auteurs-créateurs » de se libérer des prises de pouvoir des institutions dominantes. Il y a en effet, une révolte des « auteurs-créateurs » du modèle économique des industries de contenu, de leur fonctionnement et on assiste aujourd’hui à une « réintermédiation » (Peltier et Moreau 2016).

Nombre de mots

1203

Bibliographie

Leadbeater, Charles. 2004. The Pro-Am Revolution: How Enthusiasts Are Changing Our Society and Economy. Demos.

Le Crosnier, Hervé. 2004. « Désintermédiation et démocratie. Quelques questions dans le domaine culturel ». Multitudes 19 (5):143‑60. https://doi.org/10.3917/mult.019.0143.

Mounier, Pierre, et Marin Dacos. 2011. « Édition électronique ». Seuil. https://doi.org/10.3406/comm.2011.2584.

O’Reilly, Tim. 2007. « What is Web 2.0: Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software ». Communications & Strategies, nᵒ 1:17. https://ssrn.com/abstract=1008839.

Peltier, Stéphanie, et François Moreau. 2016. « Le Net va-t-il avoir raison des intermédiaires ? » Nectart 2 (1):130‑36. https://doi.org/10.3917/nect.002.0130.

Wikipédia. 2019. « 2005 en informatique — Wikipédia, l’encyclopédie libre ». http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=2005_en_informatique&oldid=163892073.


  1. note Les nouvelles technologies de l’information et de la communication.