Compte rendu critique de Caleb Roy
Caleb Roy
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/10/31

Introduction

Publié dans la revue Multitudes en 2004, le texte Désintermédiation et démocratie d’Hervé Le Crosnier, enseignant-chercheur à l’Université de Caen, aborde les enjeux que pose la mise en réseau de la connaissance, mais également du bouleversement qu’elle provoque sur les industries culturelles et médiatiques à une époque où le web 2.0 est encore dans ses premiers balbutiements. Alors que les tenants du discours californien de la Silicon Valley en appellent à la « fin des intermédiaires » et au rejet des institutions traditionnelles, l’auteur se permet de défendre une analyse nuancée du rôle que ces-derniers doivent jouer dans un monde où la société de l’information, terme toutefois galvaudé selon lui, nous oblige à revoir certains modes de production, sans pour autant se délester des formes essentielles de médiation qui forgent nos démocraties. Mais qu’entendons-nous par « intermédiaires » ? Tout acteur qui participe à la « création-diffusion de culture et de connaissances » (Le Crosnier, 2004). Malgré qu’il nous soit permis de croire qu’il en existe davantage, quatre exemples probants sont identifiés dans le texte: Le cas des éditeurs scientifiques, de l’industrie musicale, des pratiques d’édition au sens large et de la presse d’actualité. Permettons-nous de soulever dans ce compte-rendu, les points essentiels du texte, suivi d’une critique constructive.

Méthodologie

Le texte d’une quinzaine de pages explore quatre cas de figures déterminants pour illustrer son propos, il est donc scindé en autant de parties ayant en trame de fond un calcul bien similaire ; celui des tensions dans le processus de subversion des intermédiaires suite à l’arrivée d’Internet. Hervé Le Crosnier émet d’abord l’hypothèse selon laquelle les intermédiaires ne sont pas voués à disparaître, mais à se transformer. Il validera plus tard son hypothèse suite à une démarche empirique qui s’appuiera sur une variété d’observations et d’experts comme Steven Harnard et Eben Möglen.

Propos de l’ouvrage

Thèse de l’ouvrage

L’auteur exprime d’emblée une aversion pour un type de discours qui annonce sans équivoque la chute des industries traditionnelles souvent perçues comme « moralement répugnantes » supposément au profit des producteurs de culture, d’informations et de connaissances. En effet, ces industries se servant de la propriété intellectuelle pour engendrer des profits et accaparer des parts de marché ont, dans le passé, fait l’objet de nombreuses critiques concernant, par exemple, l’exploitation des créateurs. Désormais, tant l’artiste, le journaliste, l’écrivain ou le scientifique serait en mesure de mobiliser à sa guise les moyens de production et de diffusion grâce aux outils technologiques de partage en réseau proposés par l’Internet, une réthorique qui transpire néanmoins l’utopie technicienne. La thèse de Le Crosnier n’aspire pas à nier l’existence de changements qui sévissent dans les rapports de production ; il en va plutôt de déconstruire l’idéologie californienne qui, sous toutes ses belles prétentions, est soupçonnée de se servir de ce basculement pour réorganiser les rapports de pouvoir à son avantage et ainsi, faire reculer les acquis démocratiques. Selon l’auteur, le principal danger de ces phénomènes de « désintermédiation » est de laisser au bon vouloir du marché la régulation des connaissances, du savoir et de la culture et de ce fait, limiter encore plus les marges de liberté des créateurs. L’auteur propose donc plutôt une vision où il importe de repenser le mandat des intermédiaires afin de rétablir l’équilibre de plus en plus menacé entre les créateurs et la société.

Thèmes abordés

Le Crosnier se penche d’abord sur le rôle des intermédiaires dans l’organisation des publications scientifiques. Partant du principe qu’« il n’est de science de ce qui est publié », les éditeurs jouent un rôle central dans le fonctionnement de la science. Or, ils légitiment, hiérarchisent et prescrivent les contenus en fonction d’un système de notation informatisé qui associe le prestige d’une revue à ses citations dont elle a antérieurement fait l’objet. Toutefois, il est envisageable que la pertinence d’une recherche ne dépende pas du capital de notoriété accumulé d’une revue, mais plutôt de ce que la recherche elle-même contient. Le scientifique devient donc captif de ces systèmes qui, d’ailleurs, demeurent un paramètre de validation et de financement pour les chercheurs. Face à la montée en puissance de ces plateformes privées, la société civile se devait de répliquer ; des universités se dotent d’archives ouvertes accessibles à tous.

Outre le contexte scientifique, les pratiques d’édition ont nettement changées, un texte peut se retrouver sur le réseau et ainsi être examiné par un public à la place d’un comité restreint, il s’agirait d’un retour à l’esprit artisanal de l’édition qui, d’un point de vue démocratique, permettrait de combattre la censure.

Cette perspective doit aussi s’opérer dans l’industrie musicale où le format numérique rend toute tentative d’un nouveau modèle économique viable difficile ; l’idée ne serait donc pas d’adopter une approche restrictive en matière de droits d’auteurs, mais plutôt d’accepter que la musique soit « copiée » et « échangée » avec comme postulat que les copieurs sont également de forts acheteurs et que des revenus devraient ainsi naturellement en découler. L’auteur suggère que des politiques favorisant la diversité culturelle (canaux et média-planneurs) doivent être complémentaires si l’on veut garantir le succès de cette approche.

La sphère médiatique n’est pas épargnée, incarnée par la figure du journaliste, une crise de crédibilité force la presse à se réinventer et autrement que par sa plus simple expression, soit son rôle de « témoin ». Si l’omniprésence d’appareils et de capteurs pourrait nous laisser croire que le journaliste est devenu obsolète, elle ne suffit pas à produire du sens autour d’un événement qui demande lui-même à être identifié et contextualisé. Dans ces circonstances, la presse ne perd pas sa pertinence ; elle se doit d’enrichir l’information, de « secouer les pouvoirs par des questions dérangeantes, confronter les idées et redonner confiance aux multitude ».

Critique

Le texte qui date de 2004 nous laisse penser que l’auteur, d’une lucidité impressionnante, avait vu juste à plusieurs niveaux ; aux mutations qu’amènent un monde numérique ne peuvent se substituer des intermédiaires qui agissent comme des forces stabilisatrices dans nos démocratiques, qui pour en être une, doit comprendre des mécanismes de subversion, de coopération et de construction de communautés autour d’un idéal qui vise l’extention du domaine public. Outre notre réception positive aux appels à la prise de pouvoir grâce au réseau, permettons-nous d’interroger la prémisse selon laquelle le web pourrait devenir le véhicule démocratique tant espéré s’il ne faisait pas l’objet de manipulations par les forces capitalistes. Or, certaines analyses s’opposent à l’idée fortement enracinée selon laquelle le web, par son réseau décentralisé, est nécessairement démocratique. En effet, on pense que la tendance décentralisatrice qui lui est attribuée rencontre des limites structurelles : « Il est apparu qu’un tel réseau est connecté suivant une loi de puissance […] Il s’agit là de ce que l’on appelle un attachement préférentiel, qui est la traduction d’une tendance à ce que les riches deviennent plus riches » (Bautier, 2014). La science des réseaux démontre que les ensembles de noeuds reliés par des liens hypertextuels dont le web est constitué ne sont pas égaux entre eux et tendent à privilégier les routes les plus « utilisées » ; « l’utilisation du web implique fondamentalement l’usage d’un moteur de recherche et des parcours de lien en lien, ce qui accorde à la distribution des liens un poids très inquiétant quant au fonctionnement démocratique » (Bautier, 2014). En croyant que le web pourrait devenir la manne démocratique, l’auteur a oublié de remettre en question son architecture qui est davantage susceptible, dans sa forme actuelle, de reproduire les rapports de pouvoir et d’inégalités existants.

Conclusion

Désintermédiation et démocratie cherche à démonter le discours « californien » selon lequel les intermédiaires disparaîtront pour laisser place à une liberté individuelle débridée et spontanément vertueuse. Pour Le Crosnier, il faut renverser l’orientation que prend le développement du web (2004) ; c’est-à-dire une logique de privatisation qui limite l’accès à l’information et ce, sur plusieurs pans de la connaissance : publications scientifiques, pratiques d’édition, industrie musicale et journalisme. Selon lui, nous devons lui répliquer en mettant de l’avant une approche dite « démocratique » qui se traduirait par un fort engagement dans ces nouveaux cercles de pouvoir. Toutefois, jamais n’est questionnées la soi-disant pureté démocratique innée de l’infrastructure web qui est vu de tous comme un outil de démocratisation. La science des réseaux nous apprend que le fait que des hyperliens soient privilégiés au détriment d’autres entraîne une réaction en chaîne qui se solde globalement par une mainmise par un petits nombre d’acteurs sur les environnements numériques. Il s’agirait d’un cadre théorique pertinent pour constater la montée en puissance des géants du web.

1404 mots

Notes et références

Roger Bautier et Gabriella Giudici, « La question de la démocratie des réseaux socio-numériques », Sciences de la société [En ligne], 91 | 2014, mis en ligne le 16 avril 2015, consulté le 31 octobre 2019. URL : http://journals.openedition.org/sds/931 ; DOI : 10.4000/sds.931

Crosnier, Hervé Le. 2004. « Désintermédiation et démocratie ». Multitudes no 19 (5):143‑60. https://www.cairn.info/revue-multitudes-2004-5-page-143.htm.