Texte d’approfondissement
Eupalinos ou l’Architecte
Marie-Anne Perreault
Département des littératures de langue française
2104-3272
Sens public 2019/12/06
Le texte Eupalinos ou l’Architecte élabore à partir du point de vue littéraire un propos fort critique de la philosophie. Nous situerons d’abord l’oeuvre étudiée dans la « philosophie »1 valéryenne par son contexte génétique. Puis, nous verrons thématiquement comment Paul Valéry témoigne d’un refus de la pensée réificatrice des philosophes. Finalement, nous nous intéresserons aux rapports plus spécifiques entre littérature et philosophie du point de vue du système d’oppositions qui est mis en place dans ce dialogue.
FRA3314,Paul Valéry,littérature et philosophie

Texte d’approfondissement : Eupalinos ou l’Architecte

Évaluation pour le cours FRA3314 Littérature et philosophie. Université de Montréal, 2019.

Paul Valéry
Paul Valéry

Contexte historique et littéraire

Genèse de l’oeuvre

Le texte Eupalinos ou l’Architecte est un dialogue antique de Paul Valéry, publié en 1921. Sa genèse a lieu dans un contexte particulier, encadré par des contraintes très précises. En effet, Valéry crée ce texte en vue d’une commande pour un album d’architecture qui lui proposait d’en rédiger la préface. Les choix stylistiques et formels ne sont donc pas le fruit d’une création libre, mais d’un choix contraint. C’est en ce sens qu’on peut qualifier le dialogue d’un « écrit de circonstance », la commande exigeant de l’auteur une grande rigueur formelle. Néanmoins, Valéry exécute ces choix formels avec une attitude relativement légère. La commande nécessitait ainsi d’abord une forme malléable : la souplesse du dialogue s’impose là naturellement, puisqu’en elle une réplique sans importance peut être facilement insérée ou tronquée. Quant au choix du contenu, il fut tout aussi empreint de détachement : c’est alors qu’il consultait une encyclopédie à l’entrée Architecture que l’auteur choisit la figure d’Eupalinos. À cet égard, Valéry ne trouva pas nécessaire de faire preuve de rigueur historique. Il ne se souciait pas outre mesure qu’Eupalinos ne fut, en fait, qu’ingénieur, et admettait volontiers ne pas s’intéresser à la philosophie (Valéry 1945).

Pensée de la forme pure chez Valéry

Plus largement, ce texte de Valéry s’inscrit ici dans un contexte historique et littéraire qui lui justifie une esthétique de la forme pure. L’oeuvre Eupalinos ou l’Architecte s’inscrit dans la pensée de Valéry qui estime « que la pensée pure et la recherche de la vérité en soi ne peuvent jamais aspirer qu’à la découverte ou à la construction de quelque forme. »2 Seule la forme pure peut, selon lui, faire l’objet d’une recherche rationnelle et consciente, et non la forme finie telle qu’elle tente d’être établie par le philosophe. Ce qu’il visait dans ce texte était donc de véhiculer une théorie de la pensée pure, mise en relation avec la pensée finie de la philosophie, ce qui sera explicité à travers le développement du dialogue. On peut alors dire que la pensée de Valéry est en elle-même empreinte de philosophie, malgré sa posture d’« anti-philosophe », en tant que la vraie philosophie se rapporte à une activité presque involontaire (Bouveresse 2004) :

La philosophie est imperceptible. Elle n’est jamais dans les écrits des philosophes – on la sent dans toutes les œuvres humaines qui n’ont pas trait à la philosophie et elle s’évapore dès que l’auteur veut philosopher.3

Gravures au burin, 1961, par C.P. Josso
Gravures au burin, 1961, par C.P. Josso

Description de l’œuvre

But de l’oeuvre

Ce qui apparait grâce au contexte génétique de l’oeuvre est que l’intention de l’auteur est, d’une part, de créer un texte qui n’insiste pas sur l’élaboration d’une théorie relative au contenu spécifique - elle ne s’intéresse pas à la philosophie. D’autre part, en choisissant le père de la tradition philosophique, Valéry se donne les outils pour faire surgir la critique à partir de l’activité philosophique elle-même, à la manière d’une auto-réfutation.

En effet, il apparait ainsi que la recherche « philosophique » faite par les personnages se fait plutôt l’expression d’une thèse valéryenne de la forme pure, ce qui désamorce le pouvoir attribué à la démarche maïeutique comme fondement de l’édifice philosophique. Même si les personnages semblent utiliser le dialogue socratique, ils aboutissent à une aporie : la prétendue mise au monde d’une vérité par la philosophie est somme toute infertile, paradoxalement, puisqu’elle mène Socrate à la conclusion qu’il aurait dû faire de sa vie une construction plutôt qu’une abstraction.

Contenu spécifique

L’oeuvre Eupalinos ou l’Architecte est un dialogue mettant en scène les personnages de Socrate et Phèdre, discutant au coeur du royaume des morts. Valéry déploie au sein même des divagations philosophiques des interlocuteurs un fort système d’opposition, entre le vivant et le mort; ou, autrement dit, entre le mouvement et l’immobilité. Dans leurs propos, les deux amis en viendront à discuter de beauté, de géométrie, d’arts, mais aussi (surtout) d’un certain Eupalinos de Mégare, dont l’oeuvre architecturale fait émerger une foisonnante réflexion. L’architecte, selon Phèdre, dit notamment avoir « cherché la justesse dans les pensées, afin qu’[…] elles se changent, comme d’elles-mêmes, dans les actes de [son] art »4 et ne jamais plus contempler les idées « dans l’espace informe de [son] âme », dans les « édifices imaginaires »5 que sont ceux de l’activité spéculative. La plus importante opposition présentée par les esprits-ombres subordine donc l’acte général de la pensée à l’acte concret de construire.

Littérature et philosophie

Ce système duel est esquissé en filigrane tout au long de l’échange : il y a les morts et les vivants, les corps et les esprits, la pensée réifiée et la pensée mouvante – il y a, aussi, littérature et philosophie. Si le titre lui-même fait part de l’architecture, c’est qu’il n’est pas un élément anodin du texte : l’architecture est, étonnament, non pas une chose figée, mais une figure du construire en tant qu’acte concret de production, en tant qu’amalgame de forces dynamiques reposant en un parfait équilibre.

Le texte veut, tel qu’évoqué, se distancer de la stature de son personnage principal, faisant ainsi surgir à partir des assises mêmes de la tradition philosophique une critique immanente. En faisant renier à Socrate, père fondateur de la philosophie occidentale, sa propre discipline, à laquelle il a dirigé non seulement sa vie, mais également sa mort, la remise en question des vérités convoitées par l’entreprise épistémique des philosophes est ébranlée. Le constat que fait Socrate, en discutant avec son ami Phèdre, est que la philosophie, dans sa visée unificatrice, se veut finalement être une pensée réifiante qui fige dans un monde des Idées tous les principes vivants qui habitent le monde.

La littérature comme langage poïétique6

Dans le texte, le langage occupe une place privilégiée en tant que point de dissension entre les deux disciplines étudiées. En effet, les langages littéraire et philosophique se distinguent nettement - du moins dans leurs formes canoniques. À cet égard, on retrouve dans Eupalinos ou l’Architecte une opposition entre le mouvement du langage littéraire (ce que Valéry lui-même fait), et le prosaïsme de la pensée philosophique qu’il attribue aux ombres qui embrassent l’unité (Fehr 1960). Ainsi, la parole des ombres - qui bénéficient de la position idéale du philosophe eu égard à la vérité - est statique, unifiée, alors que la parole des vivants, qui demeure limitée par l’ambiguïté, est plutôt dynamique, mouvante. Alors que la première s’intéresse à l’intelligible et l’abstrait, la seconde admet son caractère sensible, donc multiple, incertain, tout en pouvant fonder dans son exercice un acte de construire, de poïesis inaccessible à la pensée pure, qui a tout à voir avec la vie et la matérialité.

Mais véritablement, la parole peut construire, comme elle peut créer, comme elle peut corrompre.7

Le rapprochement entre construction et langage exprime donc dans le texte l’idée d’une parole qui saisit le mouvement, la vie, les forces; c’est ce que le langage littéraire incarne, surtout lorsque comparé à un langage parfois très systématique. Ainsi, la philosophie est représentée comme une pensée figée, unificatrice et abstraite (elle ne construit pas), alors que la littérature saisit la vie, est pensée mouvante, potentielle, infinie - elle fait quelque chose en admettant la sensibilité et la multiplicité inhérentes à la vie, rendant compte d’une dimension insaisissable à travers la pensée philosophique. Par là, nos personnages morts, accaparés par leur occupation de pensée, sont mis en contraste avec l’acte de construire, ce que fait la littérature en admettant la diversité. Devant cette dualité, l’architecture prend ici le rôle de construction dynamique et concrète, symbolisant un langage dans sa fonction poïétique, par opposition aux édifices abstraits de la philosophie.

Il faut donc croire, somme toute, que Valéry envisageait la littérature comme moyen d’embrasser la vie et de déployer une pensée-action, alors que la philosophie ne semble avoir aucune emprise sur le monde. Ainsi, Valéry place la vie au-dessus de la mort, parce que fondamentalement il estime davantage la vérité concrète et volatile du sensible, malgré toutes les limitations qu’elle subit, à la vérité circonspecte et totale des philosophes, qui est aussi virtuellement inaccessible dans toute vie humaine et dont l’entreprise est donc, malheureusement, vaine.

La vie ne peut pas se défendre contre ces immortelles agonies. Elle imagine invinciblement, la naïve, que le plus beau de la tragédie commence après le dernier mot du dernier vers !… Les plus profonds regards de l’homme sont pour le vide. […] O perte pensive de mes jours ! Quel artiste j’ai fait périr !…8

L’exemple de la beauté

Quant à la force de la littérature, elle est explicitée à travers l’exemple de la beauté, que la philosophie n’arrive pas à saisir adéquatement, ne pouvant que la réduire à l’un. En effet, le principe idéel d’une beauté immuable ne peut pas rendre compte adéquatement de la diversité, de la pluralité de formes de beauté peuplant le monde. La doctrine des Idées, et particulièrement l’Idée du Beau, est « infiniment trop simple, et comme trop pure, pour expliquer la diversité des Beautés, le changement des préférences dans les hommes, l’effacement de tant d’oeuvres qui furent portées aux nues, les créations toutes nouvelles, et les résurrections impossibles à prévoir »9. Tout ce qui est beau, pour Phèdre, est sensible. Or, la mort réduit non seulement la multiplicité à l’unité, mais réduit aussi la sensibilité à la pensée; de ce double renvoi, dont nos personnages bénéficient d’un rapport privilégié étant donné leur état trépassé, Socrate déclare en toute autorité que l’entreprise de la philosophie est, somme toute, vaine. La vie doit être dédiée à construire, dit Socrate, et en décidant jour après jour de se fixer sur l’abstraction de la pensée, les possibilités d’être réelles sont peu à peu perdues à la spéculation :

Je t’ai dit que je suis né plusieurs, et que je suis mort, un seul. L’enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt.10

Eupalinos ou l’Architecte dévoile ainsi, dans l’opposition qui y est déployée, un manichéisme de la pensée valéryenne : le royaume des morts, tel qu’évoqué, est le lieu de l’immobilité, de la réduction à l’unité. Au moment de mourir, toutes les possibilités d’être sont épuisées, et ne reste que ce qui est; le réel, l’actuel. L’esprit, dépouillé de sa dimension corporelle, peut librement s’adonner à l’exercice de la pensée : elle peut connaître, elle peut désormais saisir l’unité, elle peut connaitre l’intelligible. Paul Valéry réactualise ainsi certaines problématiques sous-tendues entre la littérature et la philosophie, en montrant comment la littérature triomphe essentiellement à construire et à saisir la sensibilité et la vie, là où la philosophie n’a nul pouvoir.

Bibliographie

Deux exemplaires de Gallimard ont été consultés; les citations ont été tirées de l’édition de 1944, alors que l’édition de 1945 a été consultée uniquement pour la postface.

Bouveresse, Jacques. 2004. « VIII-La philosophie d’un anti-philosophe : Paul Valéry ». Banc d’essais, 243‑81. https://www.cairn.info/essais-iv-pourquoi-pas-des-philosophes--9782748900309-page-243.htm.

Fehr, Albertus Johannes Adrianus. 1960. Les dialogues antiques de Paul Valéry : Essai d’analyse d’Eupalinos ou l’Architecte. Leiden: Universitaire Pers Leiden.

Valéry, Paul. 1945. Eupalinos, L’âme et la danse, Dialogue de l’arbre. Paris: Gallimard.


  1. Le terme philosophie doit être entendu en un sens flexible et non au sens où Valéry s’inscrirait dans la tradition philosophique - lui-même se considérait comme un anti-philosophe. Nous utiliserons philosophie dans ce travail en deux sens distincts : 1. Une théorie (de la littérature) : la philosophie valéryenne, une philosophie de la littérature. 2. Une discipline et une tradition : la philosophie (grecque, classique, etc.)…

  2. Paul Valéry, Eupalinos ou l’Architecte, Gallimard, 1944, p. 184. Valéry décrivait dans une lettre à Paul Souday du 1er mai 1923 la quête principale de son oeuvre. Il dira aussi estimer ne pas être arrivé à présenter cette idée comme il l’aurait souhaité.

  3. Cette citation de Valéry est rapportée dans l’article de Bouveresse.

  4. Paul Valéry, Eupalinos ou l’Architecte, Gallimard, 1945, p. 33.

  5. Loc. cit.

  6. Nous entendons le terme poïetique dans le sens de la poïesis grecque, qui renvoie à l’activité de fabrication dont font partie les arts, le savoir-faire, la technè.

  7. Ibid., p. 67.

  8. Ibid., p. 115.

  9. Ibid., p. 27.

  10. Ibid., p. 71.